Rendez-vous avec Vénus
5/14/12

Cette escarmouche marine refroidit singulièrement les ardeurs de nos deux astronomes. Mason écrit à la Société que le navire a subi trop de dommages pour arriver à temps. La Société lui répond qu’il n’en est rien, et que ça ne se passera plus comme ça : la prochaine fois, ils seront escortés pour la traversée de la Manche. Déterminés à trouver une destination plus proche, Mason et Dixon écrivent trois lettres différentes à la Société, en précisant qu’ils refusent de partir là-bas, et qu’ils proposent plutôt d’aller observer le phénomène sur les côtes de la Mer Noire. La Société leur répond sèchement qu’il n’est pas question d’abandonner la tâche qui leur a été assignée, d’autant plus qu’ils ont reçu des avances en monnaie sonnante et trébuchante pour compléter leur entreprise. S’ils persistent dans leur refus, la Société n’hésitera pas à les traîner dans la boue… et devant les tribunaux : un scandale qui ruinera certainement leur carrière. Mason et Dixon, prudents, n’ont d’autre choix que de répondre en retour qu’ils partent le jour même – le 3 février 1761 – et qu’ils restent en toutes circonstances les « serviteurs les plus dévoués » de la Société.

Lorsqu’ils arrivent au Cap le 6 mai 1761, ils apprennent que Bencoolen est tombée aux mains des Français : cette fois, c’en est trop, ils n’iront plus nulle part, quelles qu’en soient les conséquences. Le 18 mai, ils observent une éclipse de Lune, et les jours suivants des éclipses des satellites de Jupiter : ils connaissent dès lors leur longitude. Le jour du transit, un ciel radieux leur permet d’observer précisément la danse de Vénus devant le Soleil. 

Maskelyne n’aura pas cette chance : il n’a pu voir le Soleil et Vénus que de temps à autre, au gré de timides éclaircies. De plus, l’instrument qui devait servir à la détermination de la parallaxe de Sirius s’avère défectueux. Cela explique sûrement pourquoi la moitié de sa bourse fut consacrée à l’achat de liqueurs… Rejoint par Mason et Dixon (dont le demi-succès se transforme en victoire : leurs données seront les seules qui ont été obtenues dans la région cruciale de l’Atlantique Sud !), il terminera cependant avec bonheur ses autres tâches (mesure des marées, etc.).

À la surprise générale – et des Anglais eux-mêmes –, on apprendra plus tard l’existence d’une troisième expédition britannique. Elle est le fait d’un colon américain, John Winthrop, qui s’est installé à Saint John-Newfoundland (aujourd’hui Terre Neuve) : un voyage court et sans histoire, suivi d’une observation réussie, malgré les attaques de myriades d’insectes tentant de gâcher son travail.

On connaît finalement peu de choses sur les expéditions anglaises. Bien sûr, les astronomes britanniques ont connu des voyages moins mouvementés, mais il faut bien avouer que leurs collègues français avaient la plume plus facile (la logorrhée de Pingré est d’ailleurs bien connue) : ils ne manquèrent pas de raconter chacun leurs aventures en plusieurs volumes !

3.3. Résultats

gouttes-noireLes deux grandes puissances de l’époque ne furent pas les seules à observer le transit de Vénus de 1761 : l’Allemagne, le Danemark, le Portugal, les Pays-Bas, la Suède et l’Italie participèrent également à la campagne d’observation ! Les Français décrochent la palme avec 31 observateurs : ils ont peut-être perdu la guerre maritime, mais pas la bataille scientifique ! Ils sont suivis par les Suédois (21), les Anglais (19), les Allemands (15) et les Italiens (9). En tout, il y eut 120 observations, réparties en 62 sites différents.

LomonossovCet effort international sans précédent, entrepris dans des circonstances difficiles, eut des résultats – il faut bien l’avouer – plus que mitigés. La parallaxe solaire (c’est à dire l’angle que sous-tend un rayon terrestre vu depuis le Soleil) fut estimée à une valeur comprise entre 8,3 et 10,6 secondes d’arc (ce qui correspond à une distance Terre-Soleil comprise entre 124 et 159 millions de kilomètres)… plus de deux secondes d’arc de différence entre les estimations extrêmes : c’est une erreur bien plus grande que ce que n’espérait Halley !


Cette incertitude trouve sa cause dans la mauvaise connaissance des longitudes, mais aussi dans le curieux phénomène dit de « goutte noire ». Lorsque le disque de Vénus « pénètre » dans le disque solaire, il ne s’en détache pas clairement : il semble plutôt s’étirer sous la forme d’une goutte, ce qui rend difficile la mesure précise des instants de contact. Cet effet indésirable est dû principalement à la diffraction de l’instrument d’optique utilisé et à l’atmosphère terrestre : il s’aggrave si l’on effectue l’observation au voisinage de l’horizon, ou avec un télescope de petit diamètre.

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