Rendez-vous avec Vénus
5/14/12

PingréAvant son départ, l’Académie obtient même pour Pingré un laissez-passer signé de l’Amirauté britannique – un exploit en ces temps troublés ! Le brave Pingré quitta donc Paris le 17 novembre 1760, après un plantureux repas d’adieu – l’abbé était bon vivant. Il lui fallut treize jours pour rallier la côte, et il ne manqua pas de décrire les qualités comparées du pain et du vin absorbés dans chacune des auberges rencontrées lors du voyage. Arrivé au port, il dut débattre fermement avec le capitaine de son vaisseau, le Comte d’Argenson, à propos de la quantité de bagages qu’il voulait emporter. « Sept cents à huit cents livres, ce n’est pas de trop pour un astronome », explosa-t-il ! Finalement, ils parvinrent à un accord, et le 9 janvier 1761 Pingré partit enfin, en compagnie de Denis Thuillier, mandaté par Buffon pour collecter faune et flore pendant le voyage. Le lendemain de l’embarquement, le Comte d’Argenson croisait cinq navires ennemis ; il parvint néanmoins à s’échapper, à la faveur de la nuit, et grâce aux manoeuvres habiles de son capitaine.


La suite du trajet est plutôt calme… horriblement calme. Mort d’ennui, Pingré entame un concours de détermination de longitude avec les officiers du bord : il prétend que le navire passera à l’Est des îles du Cap Vert, tandis que les seconds penchent pour l’Ouest… Le capitaine, prudent et croyant aux vertus de la moyenne, redouble de vigilance pour ne pas s’échouer malencontreusement sur ces îles. Un matin, ils aperçoivent enfin l’une d’entre elles. C’est la consternation : d’après la carte, ils devraient se trouver en plein milieu d’une autre île… ce qui révèle bien de la qualité défaillante des cartes maritimes de l’époque.


De temps à autre, le voyage est entrecoupé de menus événements : le passage de l’équateur (l’occasion d’attacher des messages du style « Cocu soit le premier qui me prendra » aux pattes des oiseaux), et le franchissement du Cap de Bonne Espérance (celle d’un respectueux Te Deum). À part cela, il n’y a pas grand chose à faire pendant ce long trajet, et Pingré laisse transparaître dans ses écrits l’occupation principale à bord : la boisson. N’écrit-il pas « Des liqueurs nous donnent la force nécessaire pour prendre une distance de la Lune au Soleil » ?

Cependant, les choses se gâtent peu après le passage du Cap. Les voyageurs repèrent des navires ennemis à l’horizon, et le 8 avril 1761, ils rencontrent un navire français gravement endommagé, dont le capitaine requiert assistance et demande de l’accompagner jusqu’à l’île de France (aujourd’hui l’île Maurice). Si Pingré est d’accord au départ pour aider ses compatriotes, il finit par trouver le temps long : si cette expédition de secours ne se termine pas rapidement, il va manquer le rendez-vous céleste ! Il se fâche donc et proteste vigoureusement, par voie écrite et par voie orale, auprès des deux capitaines. Un peu de vin blanc du Cap aide finalement à trouver un compromis : un autre bateau transportera Pingré de l’île de France à l’île Rodrigue. Le 6 mai, ils atteignent enfin l’île de France, et il ne s’écoule que trois jours pour qu’ils embarquent à nouveau. Mais la mer est mauvaise, et 19 jours sont nécessaires pour atteindre l’île Rodrigue, pourtant si proche.


Le 28 mai, ils mouillent enfin à Rodrigue près d’un autre bateau français, le Volant, envoyé de l’île de France pour prendre une cargaison de tortues – un mets raffiné pour le palais des expatriés. Il ne reste que neuf jours à Pingré pour préparer son observation, c’est peu car l’île n’est pas accueillante, et les instruments sont en plutôt mauvais état après ces longs mois passés en mer. Le 3 juin néanmoins, tout est prêt, et le temps splendide… se gâte le 6 au matin. Il pleut pour le transit ! Pingré passe par un moment de désespoir, mais la pluie s’arrête et le ciel s’éclaircit. Pingré peut alors mesurer la distance entre Vénus et le bord du Soleil à diverses reprises. L’astronome et ses compagnons fêteront d’ailleurs leur (quasi) succès le soir même. Pingré décide toutefois de rester sur place quelque temps, pour déterminer plus précisément la latitude et la longitude de l’île.

Mal lui en prit ! Le 26 juin arrive une corvette française, dont le capitaine doit épouser la fille du gouverneur de l’île. Il est suivi trois jours plus tard par un navire anglais, dont les matelots sont armés jusqu’aux dents. Ceux-ci débarquent, capturent les Français, et mettent l’île à sac. Ils brûlent le bateau du marié et prennent celui de Pingré comme butin. Le bouillant astronome a beau protester, brandissant son laissez-passer britannique, rien n’y fait. Les Anglais laissent l’île dans un état lamentable, plus désolée encore qu’à l’ordinaire, avec l’astronome et son équipe. Pendant plus de deux mois, ceux-ci seront captifs de l’île, sans grand-chose à se mettre sous la dent. Plus grave, ils sont « réduits à la seule boisson ignoble de l’eau », le pire des outrages, comme le racontera par la suite Pingré lui-même. Leur attente connaît un répit avec l’arrivée de deux navires anglais ; Pingré se plaint avec véhémence du comportement de leur collègue auprès des capitaines, qui achemineront les lettres de protestation du Français, et lui laisseront quelques provisions.

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