La voie de la mixité
12/01/12

En Europe comme en Amérique du Nord, l’homogénéisation est la règle lorsqu’il s’agit de penser la prise en charge des adolescents délinquants. Isoler et mettre ensemble les jeunes qui présentent des problématiques semblables restent, à quelques exceptions près, les maîtres mots. Dans sa thèse de doctorat qui s’intéresse à l’influence des pairs dans le développement de comportements normatifs et antisociaux, Cécile Mathys prend le parti de l’hétérogénéité en mélangeant adolescents délinquants et non délinquants dans le cadre d’une activité de groupe de discussion.

Jeune délinquantL’influence des pairs, tantôt vue comme un moyen de forger son identité, de se protéger du rejet social, tantôt considérée moins positivement comme participant au développement de comportements inadaptés ou déviants, fait l’objet d’une littérature abondante. Deux grandes écoles, qui traduisent des approches généralement complémentaires, se distinguent. L’une qui pense l’influence des pairs à travers le prisme de la socialisation – l’individu adopte les valeurs du groupe qu’il fréquente ce qui va renforcer son intégration ; l’autre qui place l’accent sur le procédé de sélection – l’individu s’affilie aux personnes qui lui ressemblent ce qui en retour renforce ses propres valeurs, ses propres comportements. Il reste néanmoins dans ce domaine de recherche largement étudié des questions sans réponse. Celle-ci, par exemple : pourquoi certains individus vivent-ils une influence positive de la part de leur pairs alors que d’autres la subissent de manière négative ? « C’est une des questions que j’ai voulu creuser, explique d’emblée Cécile Mathys, docteur en psychologie clinique, chercheur au service de psychologie de la délinquance et du développement psycho-social de l’ULg et qui vient de consacrer sa thèse au rôle que peuvent tenir les fréquentations dans le développement de comportements délinquants versus adaptés. On ne saisit pas encore vraiment les variables qui interviennent dans le processus d’influence. Mon étude tente d’en dégager certaines dans le cas particulier d’une activité de groupe pour adolescents délinquants, une population située à l’extrême du continuum de l’adaptation. » Pour cela, la jeune doctorante a imaginé réunir des jeunes autour d’une activité collective de discussion – telle que l’on peut en rencontrer en institution de protection de la jeunesse – et analyser le discours qui en ressortait. « L’idée était d’illustrer les jeux d’influences au niveau de l’interaction verbale et non-verbale. Bon nombre d’études montrent en effet que le discours est un bon prédicteur de comportements ultérieurs. Plus largement, l’objectif était d’amener des pistes pour réfléchir et faire évoluer les prises en charge résidentielles.  »

Expérimenter la différence

L’originalité du point de vue adopté par Cécile Mathys est de sortir des sentiers battus en mélangeant adolescents délinquants (ayant posés des faits à caractère infraction) et non-délinquants, en expérimentant la mixité au sein d’un groupe de pairs, « un dispositif que l’on ne rencontre que très rarement, que ce soit au niveau empirique ou  pratique », précise-t-elle. En effet, même si à l’échelon communautaire certaines mesures en matière de délinquance vont dans le sens de l’hétérogénéité – entre autres, la prestation de travaux d’intérêt général, la médiation avec la victime ou encore le maintien en famille sous condition –, lorsque les actes délictueux atteignent un certain degré de gravité et nécessitent un placement, celui-ci reste le plus souvent homogène. « Ma recherche était l’occasion d’expérimenter autre chose, de voir la mixité comme un moyen d’apporter des résultats positifs pour l’adolescent délinquant. La mise à l’écart, l’isolement n’est certainement pas une solution optimale. » Cette réflexion, la jeune doctorante l’a déjà en germes dans un coin de la tête à l’époque où elle travaille en IPPJ (institution publique de protection de la jeunesse), comme psychologue clinicienne. « Même si l’institution essaie d’apporter les réponses les plus adaptées aux difficultés des adolescents placés, on remarque qu’il peut y avoir une sorte de surenchérissement entre ces derniers du fait qu’ils interagissent continuellement ensemble, comparent et partagent inévitablement leurs propres expériences. Cet isolement a alors tendance à renforcer les comportements déviants. Le groupe de pairs peut même être susceptible de contrebalancer les effets positifs de la prise en charge : certains apprentissages se révèlent ne pas aboutir simplement parce qu’en les assimilant, si ceux-ci ne collent pas aux valeurs des autres membres du groupe, l’individu risque d’être mis à l’écart. »

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