La BD belge des premiers temps
04/01/12

1996. Ça et là, le monde de la bande dessinée célèbre son centenaire prenant pour référence commune la parution de The Yellow Kid, BD signée de l’auteur américain Richard F. Outcault, cent ans plus tôt en 1896. Face à cet évènement à la légitimité souvent contestée, faut-il exclure pour autant de la catégorie «BD » la totalité des productions antérieures ? A cette question, Frédéric Paques répond par la négative. Dans une thèse qui cristallise toute une période déplacée aux marges extérieures de l’histoire de la bande dessinée belge francophone, le jeune docteur brosse un panorama général du medium tel qu’il apparaît sous différentes formes, en Wallonie et en région bruxelloise, entre 1830 et 1914.

YellowKidLes débuts de la bande dessinée s’entourent d’un flou historique – faute de consensus autour de l’acte de naissance du medium – qui peut rendre mal aisée la catégorisation d’œuvres anciennes. D’aucuns s’accordent pour dire que la première production digne de ce nom est celle de l’Américain Richard F. Outcault, The Yellow Kid, paru en 1896 ; d’autres encore voient en l’auteur suisse Rodolphe Töppfer – qui articule, dès 1827, du texte et des images montées en séquence – la figure du père du neuvième art. En Belgique, on ne parle pas vraiment de bande dessinée avant le père de Tintin et de la ligne claire, Hergé. La discipline est pourtant, déjà au XIXe siècle, pratiquée par une poignée de personnes qui nous ont laissé des productions intéressantes à plusieurs égards mais que les archives des bibliothèques et musées ne classent guère aux rayonnages du neuvième art. Dans le cadre de sa thèse de doctorat en Histoire de l’art, Frédéric Paques a déterré et remis à l’honneur une partie de cette masse d’œuvres belges, presqu’oubliées, réalisées entre 1830 et 1914 et appartenant au champ de la production bédéique. « Que ce soit en France ou en Allemagne, il existe des traces d’une production de bandes dessinées au 19e siècle, constate Frédéric Paques. Pourquoi ne disait-on rien sur cette période en Belgique ? J’ai décidé d’explorer ce champ de recherche en limitant mon analyse aux bandes dessinées belges francophones parues en Wallonie et à Bruxelles. J’ai épluché 156 journaux belges et me suis également intéressé à l’imagerie populaire de cette période. Au total, mon corpus a rassemblé entre 1500 et 2000 planches.» 

On oublierait presque qu’à l’époque ces productions n’ont pas de terminologie spécifique. On parle de gravures, d’illustrations mais pas de bande dessinée – le terme n’apparaissant, semble-t-il, au plus tôt, qu’au début des années ’40. « J’ai donc moi-même dû décider, sur la base d’une interprétation plus ou moins subjective, de ce qui ressortait ou non de la bande dessinée en me référant à une définition personnelle de l’objet. Pour être retenue dans le corpus, la réalisation devait se présenter sous la forme d’une séquence d’images entretenant entre elles un lien narratif. Si, par moments, je me suis dirigé vers des réalisations à la narrativité moins évidente, c’est sans aucun doute par référence à l’esprit de la BD contemporaine qui repousse sans cesse les frontières de la BD classique. » C’est donc avant tout avec un regard marqué par son époque que Frédéric Paques s’est penché sur la bande dessinée belge des premiers temps. Ce genre de retour aux racines les plus enfouies est en effet assez actuel. Plus ou moins délaissées, des œuvres anciennes connaissent depuis plusieurs années un regain d’intérêt : on sort, ici, une anthologie de Lyonel Feininger, peintre autrefois bédéiste au début 20e siècle ; on crée, là-bas, une série inspirée de Winsor McCay, auteur américain de Little Nemo in Slumberland sorti en 1905.

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