Le symbolisme, mot à mot
20/12/11

Il est peu de mouvements culturels qui se laissent aussi difficilement appréhender que le symbolisme. Il y a pourtant bien eu, sous cette appellation, un mouvement littéraire – principalement poétique – qui s'est développé à la fin du XIXe siècle en France. Mais cette « école »  portée sur la suggestion, le rêve et les états d'âme, ne s'est pas limitée à la seule littérature, et encore moins au seul Hexagone. Sa sensibilité, rétive à toute structuration paralysante, a rapidement gagné les autres arts, musique et peinture en tête, tandis que s'internationalisaient ses créations. A travers 100 notions clés, l'ouvrage de Paul Aron (professeur à l’ULB) et Jean-Pierre Bertrand (professeur à l’université de Liège) en parcourt les choix esthétiques et techniques,  tout en faisant ressortir ses territoires et ses thématiques. 

COVER Symbolisme« De la musique avant toute chose » et « Reprendre à la musique notre bien » : telles sont les deux injonctions – la première étant de Paul Verlaine (1844-1896) et la seconde de Stéphane Mallarmé (1842-1898) – qui président aux poétiques symbolistes en ce qui regarde la musicalité dont elles veulent désormais envelopper tout poème. Non qu'il s'agisse d'imiter un quelconque instrument, mais plutôt de mettre en place un dispositif formel rapprochant les éléments du langage, de quoi faire éclore ainsi une langue vraiment musicale.

Avec un tel objectif affirmé, on se trouve de la sorte en présence d'un gracieux entre-deux, celui d'un jardin entre nature et artifice par exemple, ou de la tombée du jour entre clarté et obscurité, voire d'une panoplie d'émotions amoureuses nimbées de tristesse, toutes situations où s'insinue la nuance et se glisse la beauté fugitive. Charles Van Lerberghe (1861-1907), l'auteur d'Entrevisions (1898), a bien résumé cette conception voisine de l'impressionnisme, tant en peinture qu'en musique : « Toute ma vision d'art : un balbutiement, un murmure d'extase devant la beauté entrevue dans une soudaine lumière – et puis perdue. » Verlaine par ailleurs, adepte de la « bonne chanson », écrit dans son Art poétique (1874) : « Rien de plus cher que la chanson grise/Où l'Indécis au Précis se joint ». Tandis que pour Mallarmé, plus proche d'une vision « orchestrale » héritée de Richard Wagner (1813-1883), toute musique se confond avec la poésie et confine même au silence.

Rupture radicale

Ces prises de position marquent une rupture radicale, non seulement avec le naturalisme mais aussi et surtout avec le Parnasse, école de poésie de la seconde moitié du XIXe siècle dont le maître fut Charles Leconte de Lisle (1818-1894) et qui, en se séparant du lyrisme propre à la culture romantique, revendiquait l'« impassibilité » comme posture et la « régénération des formes » comme but ultime. Le symbolisme, au contraire, s'éloigne résolument de cette esthétique. Lui s'entend à explorer les ressources du rêve et de l'inconscient, réaction idéaliste qui l'éloigne ipso facto du concret et du rationnel. Place au vague, à la suggestion, aux correspondances, à l'allégorie, au symbole. Toutes recommandations qui se sont traduites, sous la plume de Verlaine à nouveau, en des formules qui ont fait mouche et qu'on peut lire aujourd'hui dans le recueil Jadis et naguère (1884) : « Car nous voulons la Nuance encor,/Pas la Couleur, rien que la Nuance! »; « Prends l'éloquence et tords-lui son cou ! »; « De la musique encore et toujours ! », etc. Ou en des couplets à la subtile musicalité, tel que celui-ci figurant dans Sagesse (1881) : « Ecoutez la chanson bien douce/Qui ne pleure que pour vous plaire./Elle est discrète, elle est légère :/Un frisson d'eau sur de la mousse !»

(1) Les 100 mots du Symbolisme. Paul Aron et Jean-Pierre Bertrand, PUF, 2011, Collection « Que sais-je? »

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