Lire, aimer, réécrire
08/12/11

Mauvaise foi de l’auteur qui n’accepte pas de se voir ainsi désacralisé ou qui ne peut admettre que son héroïne puisse être désirée par d’autres ? « C’était presqu’une scène de jalousie, sourit Jacques Dubois. Nous nous sommes pris au jeu tous les deux. Il a pris ça avec humour. C’est plutôt moi qui ne me sens pas bien vis-à-vis de lui. Je lui dis tout de même qu’il se trompe ! En même temps, c’est la liberté critique. Mais il ne s’agit pas, en réalité, de jugements de valeur. Il n’y a jamais de malveillance. Les écrivains que je cite doivent comprendre que je leur rends hommage et devraient se réjouir que leurs œuvres provoquent de tels effets. » Puis d’ajouter malicieusement : « La plupart ne sont de toute façon plus de ce monde. Je n’ai pas trop à m’inquiéter… »

Hommage, donc, à leur plume, mais aussi à leur intemporalité. « Si des tas d’anciens romanciers ne sont plus lisibles aujourd’hui, c’est parce que ce qu’ils écrivent est plein, sans faille, trop explicite. Pour moi, une bonne histoire est justement une histoire qui laisse la place à l’interprétation. C’est cela qui explique que l’on peut toujours lire certains romans du passé, car il faut y mettre un peu du sien. »

C’est pour cette raison que Jacques Dubois n’aurait pu en aimer d’autres, en tout cas pas si ardemment (l’aspect charnel est le fil rouge qui relie tous ces personnages). C’est aussi pour cela qu’il en aime certains moins que d’autres. Anna Kupfer, par exemple, semble trouver moins de grâce à ses yeux. On sent, dans son interprétation du Train, qu’il éprouve plus de mal à y dénicher certaines réponses cachées. « Sans doute parce que tout était déjà un peu trop dit. C’est pour ça que Simenon, qui est certes un grand auteur, ne sera jamais un très grand auteur. » 

covers romans

Pour une lecture libérée

L’idée d’une critique-fiction n’est pas entièrement neuve. L’auteur rappelle d’ailleurs que certaines œuvres – de Madame Bovary de Gustave Flaubert à Robinson Crusoé de Daniel Defoe – ont fait l’objet de nombreuses réécritures. Le livre s’inscrit également dans la lignée de la critique interventionniste défendue par le Français Pierre Bayard (3).  Comme lui, Jacques Dubois plaide pour une lecture personnalisée. S’il avait un message à faire passer aux lecteurs, ce serait celui-ci : « sentez-vous libres par rapport à ce que vous lisez ». « Très souvent, explique-t-il, les gens ne supportent pas de passer un paragraphe ou de perdre la page à laquelle ils étaient arrivés. Or, je crois qu’il faut sauter des lignes. Nous sommes trop inféodés aux auteurs. »

Sa démarche pourrait par ailleurs être rapprochée des adaptations cinématographiques opérées par des réalisateurs. Eux aussi se réapproprient une histoire et s’autorisent généralement quelques latitudes vis-à-vis du texte original. Le plus souvent pour le plus grand malheur des puristes et autres critiques se plaignant alors de ne pas retrouver telle quelle l’œuvre « originale ».

Il en ira de même pour Figures du désir. Certains ne s’y retrouveront sans doute pas. D’autres, n’ayant pas lu les ouvrages examinés, s’y perdront peut-être à tenter de séparer le « faux » du « vrai ». « Mon ouvrage, conclut Jacques Dubois, était peut-être finalement une façon de regretter de ne pas être romancier : je ne me suis jamais essayé à la fiction. Et pourtant quel plaisir j’ai pris à « jouer » avec des personnages ! »

Consulter également le dossier publié sur le site Culture de l'Université de Liège

(3) Professeur de littérature et psychanalyste, auteur notamment du livre Comment parler des livres que l’on n’a pas lus (Les Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2007).

Page : précédente 1 2 3