Les faiseuses d’histoires
28/09/11

Virginia Woolf a appelé les femmes à se méfier de l'offre qui leur était faite de pouvoir faire carrière à l'université. Vinciane Despret et Isabelle Stengers, elles, ont fait carrière à l'université; « Qu'avons-nous appris, se demandent-elles, nous les filles infidèles de Virginia qui avons, de fait, rejoint les rangs des « hommes cultivés »? »

COVER faiseuse histoiresEn 1938, au moment où s’achève la Guerre d’Espagne et se dessine le deuxième conflit mondial, Virginia Woolf publie Les Trois Guinées, une œuvre de résistance à la limite du désespoir, réponse à une lettre dans laquelle lui était posée une question : « Comment faire, à votre avis, pour empêcher la guerre ? ». Son correspondant lui suggérait en outre de signer un manifeste prenant l’engagement de « protéger la culture et la liberté intellectuelle ». Or, contre toute attente, Virginia Woolf va refuser de signer le manifeste, non pas parce qu’elle estime la guerre inévitable, mais parce qu’elle refuse toute loyauté à sa patrie et ses idéaux. Sans se soucier du scandale, elle ose proposer que ses sœurs ne s’engagent pas aux côtés de leurs pères et de leurs frères, ces « hommes cultivés » qui les appellent à défendre leur monde, celui dont les femmes ont été exclues. « Il ne faut pas, écrivait-elle, rejoindre cette ’procession d’hommes chargés d’honneurs et de responsabilités’, il faut se méfier de ces institutions où règnent le conformisme et la violence ».

Considérant cette position, Vinciane Despret, et Isabelle Stengers, qui enseignent toutes deux la philosophie, la première à l'ULg, la seconde à l'ULB, s'interrogent: « qu’avons-nous appris, nous, ‘les filles infidèles de Virginia’, nous qui avons de fait rejoint les rangs des « hommes cultivés »? (1) Et comment prolonger aujourd’hui le cri de Woolf ‘Think we must !’ dans une université désormais livrée aux intérêts économiques, à la compétition, à la volonté d’excellence, aux savoirs utiles? » « Nous avons le sentiment s’assister à la fin d’une époque, celle où nous pouvions nous réjouir de voir de jeunes femmes  (et de jeunes hommes aussi) prendre goût à la recherche, s’aventurer là où les questions les mèneraient- c’est-à-dire devenir capables de cette liberté dont nous avons toutes deux profité. » (p.11)

Par-delà les différences, c’est la capacité ou la volonté de résister, de ne pas accepter les problèmes dans les termes dans lesquels ils sont posés qui trace une continuité entre Woolf et les auteures. « Si Virginia Woolf nous parle aujourd’hui, si elle peut nous aider à donner à l’épreuve le pouvoir de nous situer, ce ne sera pas pour la défense d’une université asservie par le marché, contrainte à trahir sa vocation démocratique ». (p. 27)

(1) Vinciane Despret et Isabelle Stengers, Les faiseuses d'histoires. Que font les femmes à la pensée? Ed. La Découverte, collection les Empêcheurs de penser en  rond, 2011

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