Youri Gagarine, 12 avril 1961: « Je viens du Cosmos ! »
04/07/11

Par Théo Pirard

Gagarine108 minutes. Ce furent de très longues minutes pour les contrôleurs de mission du cosmodrome de Baïkonour. Ces 108 minutes du premier vol spatial habité se terminèrent par la descente de son héros au bout d’un parachute… Il s’était éjecté de la capsule sphérique du vaisseau Vostok. Laissons-lui évoquer l’instant historique, le 12 avril 1961, de son arrivée en rase campagne, près du village de Smélovka :

« Après avoir posé le pied sur la terre ferme,
j’ai vu une dame et une fillette qui se tenaient près d’un veau tacheté
et qui m’observaient avec perplexité.
Je me suis dirigé vers elles. Elles venaient à ma rencontre.
Mais plus elles se rapprochaient, plus elles ralentissaient leur allure.
J’étais encore vêtu de mon scaphandre orange vif
et je portais encore mon casque avec la visière relevée.
Cet accoutrement les effrayait quelque peu.
Elles n’avaient encore  jamais vu quelque chose de semblable.

Je leur criais, en faisant des moulinets avec les bras :
« Je suis des vôtres ! Un Soviétique ! Ne craignez rien, venez vers moi ! »
J’ai retiré mon casque.
Elles se sont décidées à  me rejoindre pour me demander :
« Vous venez vraiment du Cosmos ? »
Je leur ai répondu par l’affirmative.
J’ai demandé où je pouvais trouver un téléphone pour appeler Moscou ! »


GagarineetKorolevC’est cette émouvante rencontre qu’a racontée dans son journal de bord Youri Alexeïevitch Gagarine (1934-1968), au terme de son périple autour de la Terre. En étant le premier à avoir été propulsé à la vitesse orbitale de près de 28.000 km/h (7,8 km/s), ce citoyen de l’URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques) tournait une page d’Histoire. Désormais, l’Homme faisait son entrée dans un autre monde fait de vide, d’impesanteur et de radiations. Le cosmonaute n°1 a inauguré une longue lignée d’hommes et de femmes qui sont allés dans l’espace. Cinquante ans après l’exploit de Gagarine, ils sont 519 – 463 hommes et 55 femmes – à avoir affronté et découvert l’environnement spatial. Parmi eux, sept ont trouvé la mort lors du lancement (dans la navette Challenger) ;  onze sont morts à leur retour de mission (à bord de Soyouz-1, de Soyouz 11, de la navette Columbia).

Gagarine fut choisi parmi un groupe de six candidats-cosmonautes, considérés comme les meilleurs. Ils faisaient partie de la vingtaine de pilotes de l’Armée rouge qui avaient été recrutés en février 1960 après une sélection sévère et qui s’entraînaient dans le plus grand secret pour être le premier dans le Cosmos. S’il n’était pas le plus apte physiquement, Gagarine avait comme atouts d’être jeune et petit (1 m 58), sympathique et intelligent (brillant mathématicien), fils d’un ouvrier agricole, et surtout le grand ami du constructeur en chef, Sergueï Pavlovitch Korolev (1907-1966). Il s’était bien investi dans la maîtrise des systèmes de (sur)vie à bord du vaisseau Vostok de 4,7 tonnes, qui devait l’emmener autour de la Terre.

Deux ans de développement

Les deux premiers Spoutniks, ou « bébés-lunes » de l’URSS,  avaient ouvert le chemin des étoiles dès la fin de 1957. En 1959, le Parti Communiste de l’Union Soviétique autorisait le Kremlin à financer un programme de vols spatiaux habités. L’équipe de Korolev, qui avait mis au point les Spoutniks et leur lanceur, les fusées Semyorka, assura la conception et suivit la construction du Vostok, qui était doté d’une capsule récupérable de forme sphérique, baptisée Charik. Cette configuration, délicate à réaliser, ayant un diamètre de 2,3 m et une masse de 2,4 tonnes, permettait une rentrée dans l’atmosphère de façon aérodynamique : pas besoin d’un système complexe de stabilisation qui risquait de tomber en panne. Mais cette rentrée donnait lieu à une forte décélération de l’ordre de 8 g, le cosmonaute devant endurer 8 fois son poids durant quelques minutes. Dans la sphère, en plus d’un hublot, trois ouvertures circulaires se trouvaient aménagées : l’écoutille d’accès par laquelle le cosmonaute prenait place dans l’habitacle, la trappe du siège éjectable, le container des parachutes. Le cosmonaute ne revenait pas à bord du vaisseau, mais s’en éjectait à quelque 7.000 m d’altitude. Cette procédure qui offrait une grande sécurité posa problème auprès de la Fédération Aéronautique Internationale : pour être homologué, un vol, même spatial, oblige que le pilote reste à bord de son appareil jusqu’à l’atterrissage.

Vaisseau VostokDes essais de vol suborbital – sans satellisation – eurent lieu en janvier 1960 pour tester la délicate phase du retour. Sous le couvert du terme générique de Spoutnik-4, le prototype du Vostok fut testé le 15 mai 1960 - un an à peine après que la fabrication du Vostok eut démarré -, mais la capsule ne put être larguée. Le Spoutnik-5 est lancé le 19 août suivant avec deux chiennes dans la capsule. Celle-ci fut récupérée le lendemain alors que le vaisseau effectuait sa 18ème orbite autour du globe. Pour la première fois, des êtres vivants rentraient après un vol orbital. En décembre 1960, la capsule de Spoutnik-6, qui testait un nouvel ordinateur de bord, se consuma dans l’atmosphère avec les deux chiennes qui étaient à bord. Les deux tests suivants - le 9 mars 1961, puis le 25 mars – furent des succès. Feu vert était donné pour une mission habitée qui était programmée pour le 12 avril.

Entre Spoutnik-1 et Vostok-1, trois ans et demi se sont écoulés. Le vaisseau spatial soviétique est développé en deux années. Une véritable gageure, à une époque où on ne disposait pas d’ordinateur portable à hautes performances. Les machines informatiques qui occupaient de grandes salles traitaient les données à partir de cartes perforées. Tout fut élaboré sur de simples planches à dessins avec règles à calcul. On ne communiquait que par téléphone et par télex. Les transistors commençaient à faire leur apparition. Les postes de radiocommunications fonctionnaient avec des lampes. Mais l’enthousiasme était là devant les défis techniques à relever.

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