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Article rédigé par : Clément Violet

D'après les recherches de : Slimane Boukraa

Le moustique tigre arrive en Belgique

Le doute n’est plus permis : le moustique tigre est à nos portes ! Une colonie a été repérée dans une usine de pneus près du port d’Anvers, quelques dizaines d’individus, une sorte d’avant-garde. Ce sont des chercheurs de Gembloux Agro-Bio Tech (Université de Liège) qui ont découvert le premier specimen, et suscité le branle-bas-de combat au sein de l’Institut de médecine tropicale d’Anvers. Car ce moustique, originaire d’Asie du sud-est, est vecteur de maladies graves comme la dengue ou le Chikungunya  et il est… anthropophile.

moustique tigreLorsqu’il relève son piège à moustiques le 7 juillet dernier dans cette usine de Vrasene (Anvers), Slimane Boukraa a le sourire : la pêche a été bonne, des centaines d’insectes sont emprisonnés. Une fois rentré au laboratoire, le chercheur de Gembloux Agro-BioTech/Université de Liège (Unité d'entomologie fonctionnelle et évolutive) entreprend un lent et fastidieux travail d’identification de chaque insecte piégé, un par un. Avec son regard aiguisé, Slimane reconnait la plupart des moustiques à l’œil nu puis les confirme sous microscope. « Quand je l’ai eu au bout de ma pince, j’ai tout de suite reconnu le moustique tigre, raconte-t-il. Ses pates ornées des rayures noires et blanches sont très caractéristiques ». Il n’y en a qu’un seul sur les quelque 500 moustiques capturés ; tous les autres font partie d’espèces déjà bien installées et connues en Belgique. Un seul mais c’est une découverte importante. Ce moustique tropical avait déjà été repéré une première fois dans cette même usine en 2000, mais n’était plus réapparu depuis, malgré une importante campagne de détection entre 2007 et 2011. Cette deuxième entrée prouve que son arrivée en Belgique il y a une quinzaine d’années n’était pas accidentelle. Aedes albopictus, de son nom savant, a manifestement trouvé une faille…

L’entreprise de Vrasene importe, pour les recycler, des pneus usagés en provenance essentiellement du Japon et des Etats-Unis. Pour des raisons qui restent encore mystérieuses, les moustiques pondent volontiers leurs œufs dans des pneus. Ils y trouvent souvent un peu d’eau stagnante, mais sans doute aussi d’autres éléments qui les attirent : la couleur noire, un certain niveau d’acidité, absence des prédateurs etc. D’ailleurs, des investigations plus poussées ont permis de retrouver des larves du moustique tigre dans des petites réserves d’eau stagnante à l’intérieur des pneus. « En outre, ajoute S. Boukraa, une analyse génétique du spécimen adulte pris au piège indique qu’il s’agit d’une souche identique à plus de 99 % à la souche implantée aux USA. Notre moustique provient très probablement du continent américain. Il serait entré chez nous via le port d’Anvers dans un gros navire de marchandises». Sous la direction du professeur Frédéric Francis, Slimane Boukraa a publié sa recherche dans le magazine Parasite (1).

Les chercheurs de l’ULg ont prévenu leurs collègues de l’Institut de médecine tropicale d’Anvers (IMT) de leur découverte. L’IMT est en effet en charge d’un programme de surveillance des moustiques exotiques. Entre août et octobre dernier, les chercheurs de l’IMT ont découvert plusieurs dizaines d’autres moustiques tigres (adultes et larves) dans le périmètre proche de l’entreprise de pneus. Et ce n’est pas tout : fin novembre, une larve vivante a été retrouvée dans le port d’Anvers dans une cargaison de pousses de bambous en provenance de Chine. Ce qui laisse entrevoir un deuxième mode de pénétration sur notre territoire. Les bambous et les trous d’arbres sont les gîtes naturels tropicaux du moustique tigre en Asie du sud-est. Les grands ports internationaux, comme Anvers, constituent évidemment une porte d’entrée idéale pour les espèces tropicales invasives.

Une invasion inquiétante ?

Mais faut-il avoir peur du moustique tigre ? Ici, en Europe, les moustiques sont tout au plus accusés de gâcher nos belles nuit d’été par des attaques persifflantes, qui laissent de désagréables démangeaisons sur le corps au petit matin. Rien de très grave. Mais dans les pays tropicaux, certains moustiques peuvent transmettre des maladies graves. Le moustique tigre est un vecteur de la dengue, du Chikungunya (voir ci-dessous) et même de la fièvre jaune. Pour l’heure, les scientifiques ne veulent pas semer la panique. « Il n’y a aucune raison de s’inquiéter au sujet de la santé publique actuellement, affirment les chercheurs de l’IMT dans un communiqué récent.  Les risques que les moustiques tigres importés soient porteurs de virus comme la dengue ou le Chikungunya sont très faibles ». De plus, il n’est pas sûr que la petite colonie actuelle soit en mesure de passer l’hiver. Les larves de cette espèce tropicale résistent mal au froid. Mais il existe bien un risque à plus long terme car l’intensification du commerce ipneus usagésnternational augmente la probabilité d’entrées d’espèces tropicales en Europe et le réchauffement climatique favorise leur implantation.

L’émergence (ou la ré-émergence) d’une maladie tropicale sous nos latitudes suppose qu’un ensemble de quatre facteurs soient réunis.

1.    Un agent pathogène, c’est-à-dire un microbe infectieux. La dengue, par exemple, est provoquée par un virus. Les symptômes apparaissent quelques jours après l’infection ; ils vont d’un syndrome fébrile bénin à de fortes fièvres accompagnées de céphalées et de douleurs musculaires et articulaires très vives. La dengue hémorragique (douleurs abdominales, vomissements, hémorragies) est une complication parfois mortelle de la maladie. La maladie sévit surtout en Asie et en Amérique latine. Il n’existe pas de traitement spécifique contre la dengue. Le Chikungunya, également causé par un virus, provoque des symptômes assez comparables : forte fièvre et douleurs articulaires. Dans la plupart des cas, les symptômes disparaissent au bout de quelques jours ou quelques semaines. Parfois, mais c’est plus rare, les douleurs articulaires peuvent persister durant des mois ou même des années. Il n’existe pas de traitement. Cette maladie est endémique en Afrique, en Asie et dans le sous-continent indien.

2.    Des hôtes et des réservoirs. Les réservoirs sont des animaux (souvent des oiseaux ou des rongeurs) qui abritent le virus mais sans être malades, tandis que les hôtes tombent malades lorsqu’ils sont contaminés par le virus. Le West Nile Virus offre un bel exemple de la différence entre un hôte et un réservoir. Les oiseaux, dans la plupart de cas, peuvent vivre avec ce virus sans développer le moindre symptôme. Ce sont des réservoirs. Par contre, le virus peut provoquer une maladie neurologique grave, parfois mortelle, chez l’être humain ou chez le cheval. L’être humain est un hôte du West Nile Virus comme de la dengue ou du Chikungunya. Avec l’augmentation des voyages et des migrations, il est clair que le nombre de personnes contaminées par un de ces virus a tendance à augmenter sur le territoire de pays jusqu’ici épargnés, la Belgique notamment.

3.    Un vecteur. Ce sont les insectes hématophages (qui se nourrissent de sang) qui tiennent souvent ce rôle. En piquant et en aspirant le sang d’un hôte infecté, l’insecte absorbe une certaine quantité du virus circulant dans le sang. La majorité des espèces de moustiques ne sont que des seringues volantes. Cela signifie que le virus n’est pas capable de se reproduire et de s’amplifier à l’intérieur de l’insecte, à cause des barrières physiques et immunitaires ces espèces . Cependant, certaines espèces dites vectrices ne se contentent pas d’être des simples seringues volantes. L’organisme de l’insecte, dans ce cas, fait office de « réacteur biologique » permettant à la charge virale d’être multipliée. Le moustique tigre constitue un excellent vecteur de la dengue et du Chikungunya.

4.    Un environnement favorable à cette écologie vectorielle, et notamment de l’humidité et de la chaleur. Le paludisme a progressivement disparu de nos régions lorsque les pouvoirs publics ont entrepris d’assécher les marais qui constituaient le terrain humide propice à la prolifération de certains moustiques. Certains vecteurs et certains microbes ne peuvent survivre ou proliférer si les températures sont trop basses. Les maladies tropicales, qui portent bien leur nom, se développent surtout… autour des Tropiques.

Capture larves moustique tigre

Une espèce tropicale très invasive

Piège moustique tigreLe moins que l’on puisse dire c’est que la Belgique, ce n’est pas précisément les Tropiques ! Le dernier facteur – l’environnement favorable – nous protégerait donc de l’émergence de maladies tropicales comme la dengue ou le Chikungunya. D’ailleurs, les chercheurs de l’IMT eux-mêmes semblent douter que la colonie de moustiques tigres observée cet été près d’Anvers soit capable de passer l’hiver. En outre, le nombre de personnes porteuses de ces virus est très faible en Belgique. Il est donc hautement improbable qu’un de ces moustiques rencontre une personne contaminée par la dengue ou le Chikungunya, qu’il la pique et qu’il aille ensuite transmettre le virus en piquant une autre personne saine. En Belgique, le risque de transmission « autochtone », comme disent les scientifiques, est quasi nul.

Pour l’instant… Car géographiquement, il semble bien que le danger se rapproche. La progression du vecteur, en tout cas, est fulgurante : parti de l’Asie du sud-est autour des années 80, le moustique tigre a envahi les cinq continents en vingt ans : USA (1985), Afrique du Sud (1989), Italie (1990), Nouvelle-Zélande (1999), France (1999), Belgique (2000), Espagne (2004), Allemagne (2007)… Avant 1970, selon  l’OMS, neuf pays seulement avaient connu une épidémie de dengue. Ils sont plus de 100 actuellement ! Quarante pourcents de la population mondiale seraient désormais exposés au risque. Et l’Europe n’est plus à l’abri d’une flambée de dengue, estime l’OMS. Les premiers cas de transmission « autochtone » de dengue ont été enregistrés en France en 2010. Une première flambée du Chikungunya a frappé le nord-est de l’Italie en 2007.

Face à la montée évidente du risque, les chercheurs de Gembloux Agro-Bio Tech préconisent un plan de surveillance à long terme sur les sites identifiés comme des sites d’importation, notamment les dépôts de pneus ou les entreprises qui importent des bambous, et un traitement avec des pesticides biologiques lorsque des colonies sont détectées. « Mais ce ne sera pas suffisant, estime Slimane Boukraa. Il faudrait peut-être aussi envisager la désinfection des moyens de transport par lesquels transitent les marchandises incriminées, les pneus et les bambous. Il faut aussi développer une réponse collective au problème. Chacun d’entre nous peut agir pour essayer de contenir l’invasion. Comment ? En supprimant les réservoirs inutiles d’eau stagnante, qui sont autant de sites de ponte pour les moustiques invasifs : la petite brouette dans le jardin, un vieux  cache-pot, un jouet en plastique… » Selon le chercheur, un effort particulier devrait aussi être entrepris dans les exploitations agricoles au niveau des abreuvoirs pour les bêtes ou encore en recouvrant d’une bâche les pneus utilisés pour l’ensilage.

Mais Slimane Boukraa en est convaincu : on n’a pas fini de parler du moustique tigre…

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