L’Europe : tout, sauf une sinécure !
22/03/11

On dit souvent que l’Europe traverse une crise majeure. Que ses « pères fondateurs » se retourneraient dans leur tombe en voyant les obstacles que les « eurosceptiques » dressent sur le chemin de son unification. Ce jugement est fortement nuancé par l’ouvrage sur La construction européenne. Entre idées reçues et faux-semblants, que le Pr Quentin Michel et ses collaborateurs du Département de science politique de l’ULg publient aux Editions de l’Université de Liège. A travers une analyse systématique des votes sur les traités successifs, ils montrent que l’intégration européenne a toujours été parsemée d’embûches. N’en déplaise aux nostalgiques du « grand élan » de l’enthousiasme initial.

Europe en ruines« L’union n’est pas naturelle aux hommes. La nécessité les y pousse, l’intérêt les y maintient. » Voilà un constat un brin désabusé. Par quel « europessimiste » a-t-il été prononcé ? La tiédeur de ce triste sire est peut-être conforme à l’air du temps, cette routine bureaucratique où chacun des 27 pays tire la couverture de son côté, mais où la véritable intégration européenne semble marquer le pas. Nous sommes loin, en tout cas, de l’enthousiasme des « pères de l’Europe », ces visionnaires qui ont su imposer un projet inconcevable quelques années plus tôt, à la veille de la Seconde Guerre mondiale : rassembler les peuples et les pays d’Europe au sein d’une communauté vouée à la paix et au progrès  économique et social. L’Allemand Konrad Adenauer, l’Italien Alcide de Gasperi, les Français Jean Monnet et Robert Schuman, le Belge Paul-Henri Spaak et quelques autres : ces « pères fondateurs », qui avaient vécu les deux guerres mondiales du XXe siècle, sont parvenus à convaincre les éternels protagonistes du champ de bataille européen que la pacification du continent passait par la réconciliation des pays et des peuples. Et non par l’équilibre des puissances, comme on le pensait au Congrès de Vienne de 1815, après la défaite de Napoléon.

Un demi-siècle plus tard, l’incroyable pari semble réussi, puisque les guerres ont déserté ce continent qui ne les comptait plus. A une exception près : l’ancienne fédération yougoslave, dont l’éclatement, dans les années 1990, a donné cours à des barbaries d’un autre âge. Mais l’exception ne fait que confirmer la règle : ces conflits fratricides des Balkans ont eu lieu en dehors de l’Union européenne. Et, aujourd’hui, les pays héritiers de l’ex-Yougoslavie frappent aux portes de l’Union car ils y voient, avant tout, la garantie la plus solide contre une résurgence des guerres passées.

Alors, revenons à cette phrase : qui a dit que « l’union n’est pas naturelle aux hommes » ? Un Premier ministre britannique ? Un eurosceptique tchèque ou polonais, un souverainiste français ? Eh bien, non : ce constat calmement lucide a été posé par Robert Schuman, l’un des « pères fondateurs » de la construction européenne. L’homme qui a donné son nom au célèbre rond-point bruxellois, au cœur du quartier qui abrite les principales institutions communautaires. Mais comment est-ce possible ? Pourquoi ce rassembleur, qui a consacré le meilleur de sa vie à la construction européenne, s’est-il laissé aller à dire que « l’union n’est pas naturelle aux hommes » ? Tout simplement parce que Schuman (1886 – 1963) a été le témoin direct des deux grandes boucheries qui ont ensanglanté l’Europe au XXe siècle. Et qu’il a dû, avec d’autres, batailler très durement pour faire triompher l’idée que les nationalismes sont surmontables dans l’édification d’un projet commun.

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