Quand les poètes disent "merde" à leurs contemporains
12/10/10

"C'est ici, dit Verlaine, que le tigre a sa tanière…" (1), rapporte Delahaye dans ses Souvenirs familiers. Une pièce défraîchie de Paris, un lieu de débauche, un purgatoire de frustrations où se sont retrouvés à la fin de l'année 1871 quelques artistes bohèmes français, qui partageaient – dans cette "tanière" seulement – un dégoût plus ou moins assumé pour le pouvoir en place ainsi que pour les poètes parnassiens.

Hotel etrangersEn production culturelle commercialisée, un balancement simpliste semble se répéter sans fin. Une esthétique portée par une jeunesse raille la production institutionnelle avant d'imposer ses codes et d'être à son tour sujette à controverse dans les rangs d'une nouvelle jeunesse. Ce fut le cas des poètes parnassiens qui, après avoir critiqué le romantisme et s'être imposés dans le Paris de 1870, furent à leur tour sujets de mépris par une série de courants émergeants. Les parnassiens, une fois en place, se rangeant sous une forme d'orthodoxie politique et n'étant donc pas le groupe révolutionnaire espéré. Les parnassiens s'opposent en effet aux Communards, qui menaient début 1871 une insurrection contre le pouvoir et proposaient une politique d’autogestion de la ville. Parmi les manifestations hostiles à l’encontre des parnassiens, un sombre album, issu des vapeurs brumeuses d'une pièce de l'Hôtel des Étrangers, traverse clandestinement la fin du Grand siècle. Autour de cet album se croisent dans la crasse et dans l'alcool les membres du cercle zutique (ou cercle du zutisme). Il est formé d'une vingtaine de poètes, musiciens et artistes en tous genres, dont Arthur Rimbaud, Paul Verlaine ou encore Charles Cros (qui fréquentent le Parnasse avant l’épisode sanglant de la Commune et s’en éloignent par la suite). L'œuvre, légère au premier coup d'œil, témoigne d'un engagement esthétique et politique univoque. En plus de critiquer les parnassiens, les zutistes sont pro-communards, idéologie à l’époque fortement réprimée. Les contributeurs de l’album zutique sont conscients de son impérative confidentialité, comme l'écrit Denis Saint-Amand, jeune chercheur FNRS en sociologie de la littérature à l'Université de Liège. "S'engager contre le Parnasse, contre le pouvoir politique et en faveur de toute une série de comportements anomiques (comme l'homophilie ou la promotion des drogues), c'est prendre le risque de se mettre hors-jeu en littérature (un moindre mal pour certains Zutistes mais pas pour tous), mais c'est également se déclarer hors-la-loi." (2) De la volonté du groupe, premièrement, l'album est voué à rester dans l'ombre de l'histoire de l'art. Mais il faut également souligner l'aspect potache, très peu sérieux de la démarche, qui contient tant un intérêt porté à la scatophilie et à l'alcool que des détournements de codes littéraires en place pour mieux s'en moquer. Un album parsemé de critiques et de railleries, sans jamais pour autant proposer d'alternatives.

Cercle ZutiqueL'album zutique est retrouvé et édité un demi-siècle plus tard. "L'album est mis en vente après une circulation hasardeuse de quelques décennies, explique Denis Saint-Amand. Et les ayants droits rimbaldiens, à l'époque, mettaient une certaine pression sur les publications relatives à Rimbaud. Ils voulaient reconstruire son portrait comme celui d'un mystique à l'état sauvage, d'un poète préoccupé par le catholicisme. Et au vu de la nature de certains poèmes de l'album zutique, comme le sonnet du trou du cul, écrit par Rimbaud et Verlaine, sa publication pouvait porter atteinte au mythe du poète lyrique et fondateur d'un champ littéraire nouveau." Une fois publié, l'album n'a pourtant pas vraiment provoqué une secousse inoubliable dans le champ des études littéraires. "On ne touche pas à ce qui est sale" est un adage encore respecté par beaucoup. Or, l'album est considéré comme le fruit de gamineries scatophiles et homophiles.

(1) DELAHAYE Ernest, "Souvenirs familiers à propos de Rimbaud (suite et fin)", Revue d'Ardenne et d'Argonne, 1908, p.121-124.
(2) SAINT-AMAND Denis, A l'Hôtel des Étrangers, repaire d'une bohème zutique, Dans BRISSETTE Pascal, GLINOER Anthony (Eds.) Bohème sans frontière. Production et internationalisation d'une posture, Presses Universitaires de Rennes 2010.

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