La prison, pour réparer plutôt que punir ?
29/03/10

Une troisième catégorie de tâches mérite d’être mentionnée : celles que les directeurs d’établissements délèguent aux cjr,  et qui consistent, par exemple, à coordonner les activités pédagogiques et culturelles, les actions orientées vers les toxicomanes, etc. Ici aussi, on constate une importante disparité des tâches déléguées. Leur trait commun : elles contribuent à l’intégration personnelle des cjr. Ce qui ne signifie pas, pour autant, que l’intégration de la fonction de cjr progresse d’un iota.

Le résultat de tout cela ? Tout en saluant l’effort des cjr pour traduire en pratiques concrètes le projet aussi flou qu’ambitieux de la circulaire ministérielle, il faut relativiser l’importance des changements qu’ils ont pu introduire dans les prisons belges. En effet, les activités qu’ils ont entreprises ou coordonnées avec des associations extérieures n’ont généralement suscité qu’un intérêt mitigé auprès des détenus, qui constituent, selon les mots d’un surveillant, un public « amorphe, sans envie, sans motivation, et dont la seule préoccupation est d’attendre la sortie ». Le scepticisme que certains responsables administratifs expriment à l’égard des cjr est partagé par plusieurs directeurs. D’autres spécialistes du système pénitentiaire relèvent que le flou de la circulaire ministérielle a favorisé la multiplication de pratiques parfois très éloignées des questions de réparation. Au point de faire dire à certains consultants qu’ils étaient exposés au risque de « faire tout et n’importe quoi » pour combler le vide auquel ils étaient confrontés. Pour ces observateurs, l’impact effectif de la circulaire sur le fonctionnement des prisons belges a donc été négligeable. Cette analyse criminologique assez critique confirme, en tout cas, que les cjr n’ont pu, à eux seuls, transformer le système pénitentiaire belge.

Un métier de médiation

Pour introduire dans les prisons des idées qui, jusqu’alors, n’y faisaient l’objet d’aucune attention particulière, les cjr ont mis en place des actions et activités qu’ils se sont efforcés d’orienter vers la justice réparatrice. Ils ont ainsi réalisé un travail de conception de coordination, d’information, de sensibilisation, de formation et d’animation à travers lequel ils ont « popularisé » les idées de victime, de restauration et de médiation, auprès des détenus, agents pénitentiaires, associations, victimes, directeurs, équipes psychosociales, etc.

Même s’il n’apparaît que de manière assez diluée lors de certaines activités, le concept de justice réparatrice a permis à certains acteurs (détenus, victimes, agents, associations, etc.) d’entrer en relation les uns avec les autres. Que les activités nées de cette médiation fussent ou non « réparatrices », elles ont en tout cas rempli une fonction indéniable : celle d’interconnexion d’acteurs et d’idées qui, autrement, ne se seraient probablement pas rencontrés. L’un des résultats de ce processus de médiation est que l’on parle désormais davantage des victimes. Voilà, peut-être, un résultat positif de cette expérience qui a duré près de huit ans.

Pour le reste, l’observateur extérieur, criminologue ou journaliste, aurait sans doute du mal à applaudir sans réserve ce projet que Christophe Dubois qualifie de « vaste, flou, ambitieux et utopique ». Deux de ces quatre qualificatifs préfigurent d’ailleurs une appréciation négative de l’expérience, en termes de jugement politique. Moins normatif, le sociologue commis à l’observation scientifique, à la description et au compte-rendu rigoureux de l’expérience, écrit pudiquement que « les données récoltées ne (lui) permettent pas de conclure à la réussite » de cette tentative de faire évoluer la culture de la détention vers une culture de la réparation. Tout au plus en restera-t-il peut-être ces « nouvelles connexions » que le travail des cjr a permis de tisser entre les différents protagonistes du monde pénitentiaire et de l’univers carcéral.

(1)   Christophe Dubois, Innover à partir d’une ressource cognitive utopique. Le cas des consultants en justice réparatrice, in Performances publiques, novembre 2009, Larcier, pp. 103 à 117.

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