Le cinéma, des images qui dansent
26/01/10

Le ballet de Zidane

En évoquant le documentaire Zidane, un portrait du XXIe siècle, de Philippe Parreno et Douglas Gordon, Dick Tomasovic s’attache à une autre question essentielle, celle de la « présence » scénique. Dans ce film tourné en 2005 pendant un match de Liga espagnole, on ne voit que le footballeur, au centre de l’attention de 17 caméras. Mais les réalisateurs ont, volontairement, gommé tous les moments où Zidane touche le ballon : « on voit Zidane qui sautille, trottine, sourit, fronce les sourcils, regarde au loin, transpire, crache, court, ralentit, essaye (…) Mais l’option forte du film est de ne pas comprendre la rencontre, d’en rater les enjeux. » 

« Ce film est presque une définition de l’acte dansé », explique le chercheur. « Le geste est dansé quand il est soustrait de l’utilitaire, de l’intention. Le geste sans intention est dansé. Dans ce film, on a soustrait tous les gestes utiles. On ne voit que les mouvements d’attente, complètement détachés des gestes ordinaires du footballeur qui, normalement, est totalement dans l’intention. Et dès lors, il ne reste que ce « rayonnement », cette présence. On est ici dans ce phénomène de suspension, qui a fait dire à certains que le danseur danse déjà avant d’avoir commencé. Et que quand il a fini de danser, il reste encore quelque chose dans l’espace. »

Cette passionnante plongée dans les relations complexes et profondes de la danse et du cinéma, dont on n’a pu donner ici qu’un entr’aperçu, permet à Dick Tomasovic d’inviter tout un chacun (les cinéastes, mais aussi le public), à « chercher de nouveaux outils dans la danse pour concevoir et regarder le cinéma ». Car, comme il le rappelle, si « le cinéma n’a jamais oublié la danse », il n’a toujours pas dépassé ce traumatisme que le fut le passage du muet au cinéma parlant. « Ce fut un traumatisme, car il a imposé un système qui n’a plus guère bougé depuis et fonctionne, pour faire court, sur le dialogue et la psychologie des personnages. Le cinéma avant cela était beaucoup plus diversifié, exploratoire. Il avait un rapport beaucoup plus étroit avec le geste. Et ce cinéma-là a été tué beaucoup trop tôt : il n’a pas eu le temps d’aller au bout de ses recherches : le parlant lui a imposé les gens du théâtre, la « mise en scène ». Mais mon pressentiment est que l’avènement des « petits écrans » (télé, internet, téléphone portables, ordinateurs) va sans doute condamner les producteurs à diversifier leurs approches esthétiques. La diversification des supports peut faire disparaître cette hégémonie du gros plan sur des gens qui parlent. » Et le retour du geste, de l’image, de la caméra, voire du cinéaste qui dansent. Car après tout : que faire d’autre ?

(1) Kino-Tanz, L’art chorégraphique du cinéma, Presses Universitaires de France, Collection Travaux Pratiques, 2009.

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