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Paul Jaspar, figure marquante de l’architecture liégeoise

04/12/09

2009 marque le 150ème anniversaire de la naissance de l’architecte liégeois Paul Jaspar. La publication d’un ouvrage richement illustré est l’occasion de (re)découvrir celui qui fut incontestablement la tête de file de l’architecture moderne liégeoise à la charnière entre le 19ème et le 20ème siècle. Bénéficiant, au moins au début de sa carrière, des réseaux professionnels de son père, industriel renommé, Paul Jaspar a su profiter de sa proximité avec les milieux avant-gardistes pour imposer une vision moderne de l’architecture dans la Cité ardente.

COVER Paul JasparSi Bruxelles, portée par les figures emblématiques que sont Paul Hankar, Henry Van de Velde ou encore Victor Horta, est incontestablement perçue comme le berceau de l’Art nouveau en Belgique, la Wallonie, en revanche, fait figure de parent pauvre en matière de recherche en histoire de l’architecture. Après l’exposition consacrée à l’œuvre mobilière et immobilière de Gustave Serrurier-Bovy à Liège en 2008, c’est au tour de Paul Jaspar d’être mis à l’honneur - et redécouvert - grâce, d’une part à une exposition rétrospective qui s'est tenue au grand Curtius et, de l’autre, à l’ouvrage collectif (1), très richement illustré, qui lui est dédié et dont Sébastien Charlier, doctorant au sein du service d'histoire de l'art et archéologie de l'époque contemporaine, a assuré la direction scientifique. «Au départ de ce projet, se souvient ce dernier, le constat lors de la rédaction de mon mémoire en histoire, du peu d’intérêt pour l’architecture moderne en Wallonie de manière générale et pour la personnalité et les réalisations de Paul Jaspar en particulier. La seconde raison majeure qui a présidé à la publication de cet ouvrage est la possibilité de puiser dans un fonds d’archives – dessins, plans, photographies, aquarelles, etc. -, qui a été conservé dans sa quasi-totalité et qui m’a permit d’appréhender l’ensemble de sa carrière.» A quelques rares exceptions près, la production architecturale wallonne de 1900 à 1980 environ demeure malheureusement peu connue et peu mise en valeur. Ce qui explique sans doute que Jaspar reste, dans l’état actuel de la recherche, l’une des principales figures de l’architecture wallonne.

 

(1) CHARLIER Sébastien (dir), Paul Jaspar architecte (1859-1945), Liège, Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles, 2009.

Un environnement propice et une formation solide

Né en 1859 à Liège au sein d’une famille bourgeoise, Paul Jaspar va bénéficier, dès sa plus tendre enfance, d’un environnement familial tourné vers la modernité et, surtout, dominé par un père, Joseph Jaspar, dont il va largement profiter des réseaux. «Il n’est pas improbable qu’il ait été franc-maçon, précise d’emblée Sébastien Charlier, mais les axes de force sur lesquels il va indéniablement s’appuyer, du moins à l’entame de sa carrière sont, effectivement les réseaux professionnels de son père et, ensuite, ses contacts avec Paul Hankar, dont il est le beau-frère…» Industriel liégeois talentueux, Joseph Jaspar a entamé sa carrière dans le domaine de l’électricité, en pleine expansion en cette fin de 19ème siècle. Il perfectionnera ainsi le régulateur de la lampe à arc mise au point par un physicien français, produira des petits appareils électriques et se lancera dans la production industrielle de la dynamo de Gramme. Le succès, soutenu par quelques inventions personnelles, assure à la famille un bien-être social et matériel dont profitera Paul Jaspar. Après la mort de son père, Paul occupera même la présidence de l’entreprise familiale qui se fera une réputation mondiale en concevant des ascenseurs. En 1875, le jeune Paul s’inscrit à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège, où il suivra durant deux ans des cours de composition et de perspective, de dessin et d’architecture, avant de migrer vers Bruxelles et s’inscrire à l’Académie royale des Beaux-Arts, qu’il quitte en 1883. Le peu d’intérêt qu’il marque pour les cours pousse le Liégeois « à trouver ailleurs l’émulation qu’il est venu chercher dans la jeune capitale belge ». C’est l’époque où il se lie d’amitié avec plusieurs étudiants dont…Victor Horta et Paul Hankar ! Jaspar profite de ses amitiés pour approfondir sa connaissance de l’architecture. En effectuant un stage de plusieurs années chez Henri Beyaert, l’un des architectes belges renommés en cette fin de 19ème siècle, Jaspar va bénéficier des enseignements de l’un des grands maîtres de son époque, dont il retirera deux éléments récurrents dans son propre parcours : le souci de la rigueur et de la précision d’une part et celui de l’organisation de la décoration, toujours sous-tendu par la rationalité de l’autre. «Plus encore que la qualité du dessin, écrit encore Sébastien Charlier, Jaspar reprend chez Beyaert une formule fondamentale qui caractérise l’ensemble de sa production : la franchise des matériaux.» Et l’architecte en devenir va sans cesse, tout au long de sa carrière, osciller entre les courants classique et moderne, entre Beyaert et Hankar. « La décoration chez Jaspar, explique encore Sébastien Charlier, est toujours réfléchie, esthétique certes, mais toujours fonctionnelle. En revanche, à cet égard, il ne soutient pas la comparaison avec Victor Horta, tout simplement parce que sa clientèle est moins aisée que celle du maître de l’Art nouveau et qu’il disposait donc moins de moyens. En outre, sa décoration apparaît comme plus répétitive aussi…» Après son passage chez Beyaert, Paul Jaspar va partir, après un séjour à Paris, en Italie, patrie du classicisme par excellence. Durant son périple, on le verra ainsi à Rome, à Naples et à Florence, où il reçoit la commande de la villa Clochereux (à Lincé), ce qui l’obligera d’ailleurs à écourter son séjour sur place. En 1884, armé pour se lancer dans sa propre production, il est de retour à Liège, où il retrouve son frère Emile, décorateur, avec lequel il entretiendra une solide amitié, mais avec lequel aussi il collaborera de longues années. Pour Jaspar, le carnet de commandes commence à se remplir, «la reconnaissance est au rendez-vous». Il devient membre correspondant de la Société centrale d’Architecture de Belgique puis, dix-huit ans plus tard, définitivement ancré dans sa ville natale, membre correspondant de l’Institut archéologique liégeois.

Salle Renommée

 

Du classicisme à l’Art nouveau

Maison RassenfosseTrès éclectique dans sa jeunesse (immeuble Lechanteur, maisons Dery et Aretz, etc.), Paul Jaspar n’embrassera l’Art nouveau que relativement tard, en 1895, soit deux ans après les premières réalisations bruxelloises, avec la construction de la maison Bénard, située rue Lambert-le-Bègue à Liège puis de celle, un an plus tard, de l’avocat et député libéral Charles Magnette. «Par sa qualité architectonique et par la personnalité de son commanditaire, explique Sébastien Charlier, la maison Bénard peut être considérée comme une synthèse de la modernité liégeoise de la fin du 19ème siècle avant les expressions plus radicales qui apparaîtront à partir de 1900. Ce qui le pousse vers cette voie, c’est non seulement ses contacts avec Paul Hankar et l’influence que ce dernier exerce sur lui au plan artistique, mais aussi le fait qu’il évolue au sein de sociétés d’avant-garde liégeoises et entend les débats à Liège autour de l’architecture moderne.» Dans la plus pure tradition de l’Art nouveau, Jaspar va s’atteler, le plus souvent à la demande de ses commanditaires, à la conception d’éléments de mobilier et de décorations intérieures : portes coulissantes, ferronneries, vitraux, armoires, châssis de fenêtre, manteau de cheminée, etc. Au cours de la même période, en 1898, il réalisera aussi sa première construction dans le style néo-mosan, rue Saint-Gilles, pour le peintre et graveur Armand Rassenfosse, qui permettra à Jaspar «d’affirmer sa place d’architecte moderne dans un milieu d’artistes tournés vers l’avant-garde». Sa réputation bien assise et débordant maintenant largement des frontières de la Principauté, Jaspar participera à de nombreux salons internationaux et manifestations, dont les expositions universelles de Paris en 1900, Liège en 1905, de Bruxelles en 1910 et de Gand en 1913. Prolifique, l’architecte liégeois s’essaiera aussi à la conception de cottages et autres villas jusqu’en 1914, où il s’adonnera davantage à des occupations plus patrimoniales et urbanistiques. Après l’armistice, il participera à la reconstruction et s’attellera à la réalisation de trois grands projets : la reconstruction de l’hôtel de ville de Visé, l’encadrement de la reconstruction de la ville de Dinant et un projet de monument commémoratif de la Défense nationale à liège, projet qui, en dépit d’un fort soutien notamment médiatique, n’aboutira pas, faute de crédits. A partir de la fin des années 20, Jaspar réduira la voilure, ses activités se limitant à quelques projets familiaux et personnels, notamment la transformation de bâtiments lui appartenant ou la construction de maisons au profit de membres de sa famille. Âgé de 86 ans, il mourra en 1945, frappé par une congestion cérébrale, quelques jours à peine après la libération de sa ville bien aimée...

Un style «Jaspar» à Liège ?

Ayant régulièrement évolué entre plusieurs styles (Renaissance, néo-mosan, Art nouveau), Jaspar peut-il néanmoins être considéré comme le parangon de l’Art nouveau et de la modernité dans la Cité ardente ? Pour Sébastien Charlier, cela ne fait aucun doute, notamment parce qu’il se nourrit continuellement de la tradition architecturale locale. Comme théoricien, «il insiste sur les recherches et l’enseignement qu’il y a lieu de mettre en place pour valoriser les racines de l’architecture wallonne». C’est lui également qui « impose » l’utilisation du métal ou du béton dans les habitations (la salle de la Renommée, par exemple) ou des bâtiments tels que les Galeries liégeoises, aujourd’hui disparues, sa réinterprétation de la tradition étant l’étape ultime vers une production franchement moderne. Si le béton était utilisé de longue date dans les constructions, c’était toujours de manière gênée, cachée : Jaspar n’hésitera pas à le proposer en façade ! «En outre, il s’inscrit clairement dans un courant moderniste, notamment en réorganisant les pièces de bâtiments qu’il conçoit. A l’instar d’Horta, dans la maison du peintre Émile Berchmans, il crée des espaces modulables, qui s’adaptent aux besoins de l’artiste. D’autres éléments, tels que son travail sur la décoration, sur les nouveaux matériaux ou l’organisation spatiale des maisons, montrent à l’évidence qu’il s’inscrit dans la modernité. En dépit son éclectisme au début de sa carrière et de son va-et-vient indécis entre plusieurs styles, qui montre sa crainte de se lancer à fond dans un style, conclut Sébastien Charlier, Paul Jaspar reste une grande figure de l’Art nouveau. Il est la courroie de transmission qui va permettre aux innovations de Paul Hankar d’être diffusées sur la scène architecturale liégeoise. La question de savoir s’il a fait école est délicate. Certains éléments architectoniques se retrouvent notamment chez son élève Victor Rogister, dont certaines réalisations présentent des similitudes troublantes avec quelques constructions de Jaspar : vitraux affleurant la façade, forme de certains arcs, asymétrie des baies».


Lire l'article "Paul Jaspar, entre Art nouveau et patrimoine" sur le site Culture de l'ULg.


© Université de Liège - http://reflexions.ulg.ac.be/cms/c_23494/fr/paul-jaspar-figure-marquante-de-larchitecture-liegeoise?part=3&printView=true - 28 juin 2017