Le dualisme cartésien est-il mort ?
12/06/09

Le poids des convictions

À l'instar de ceux collectés à Édimbourg, les résultats de l'étude belge soulignent la forte persistance d'idées dualistes, même si le trait y est moins accentué. «L'esprit et le cerveau sont-ils deux choses séparées ?» : 40% de réponses affirmatives. «L'esprit dépend-il fondamentalement des lois de la physique ?» : 39% de oui. «Une part spirituelle de nous survit-elle après la mort ?» : 37% des personnes interrogées le croient. «Chacun d'entre nous possède-t-il une âme séparée du corps ?» : réponse positive pour 37% de l'échantillon.

Une analyse plus fine met en exergue que les convictions philosophiques et religieuses constituent, on ne s'en étonnera pas, le principal facteur explicatif des réponses fournies aux quatre questions posées, l'âge et le sexe ayant néanmoins également leur mot à dire. Il est révélateur que 63% des croyants estiment qu'il existe une vie après la mort, contre 16% des non-croyants, et que 57% du premier groupe, contre 20% du second, considère que l'être humain est titulaire d'une âme distincte du corps. «Finalement, ce qui peut surprendre, c'est que tous les croyants ne répondent pas positivement aux deux questions posées et tous les non-croyants négativement», commente Steven Laureys.

Il apparat par ailleurs que les femmes sont plus dualistes que les hommes. Ainsi, 34% d'entre elles seulement se rangent à l'idée que l'esprit puisse dépendre des lois de la physique, alors que 48% des hommes le pensent. Une très vaste palette d'âges est représentée dans l'étude liégeoise. Elle a permis de mettre le doigt sur un autre phénomène : les sujets jeunes (moins de 30 ans) sont plus dualistes que les individus d'âge moyen (31-49 ans) et surtout que les «plus de 50 ans». «Les recherches en psychologie développementale suggèrent que la croyance en une conscience distincte du corps est présente dans toutes les cultures, donc universelle, et que chaque enfant "naît dualiste"», souligne Steven Laureys.

Environ la moitié des médecins (55%) et des membres des professions paramédicales (51%) ayant répondu au questionnaire proposé par le neurologue du Coma Science Group se déclaraient croyants. Les réponses recueillies auprès de ces personnes montrent que nombre d'entre elles sont animées par des convictions dualistes, avec une prépondérance dans le groupe paramédical. Si un pourcentage presque égal (de l'ordre de 40%) de médecins et de professionnels du secteur paramédical croient à une vie après la mort, les premiers ont une plus grande propension à penser que l'esprit est régi par des lois physiques (45% contre 37%) ; en outre, ils sont moins enclins à adhérer au concept d'une âme séparée du corps (36% contre 44%). Selon Steven Laureys, il existe plusieurs explications possibles à ces chiffres, mais il est hautement probable que le bagage scientifique soit un élément déterminant. Une étude américaine(2) publiée dans Nature en 1998 ne révèle-t-elle pas par exemple qu'on compte moins de croyants et de dualistes parmi les membres de l'Académie Nationale des Sciences qu'au sein de la population générale des scientifiques ?

Sommes-nous des automates ?

Quoi qu'il en soit, le dualisme n'est pas mort et bien qu'il paraisse de plus en plus difficile à soutenir, il garde de nombreux partisans, dont d'éminents neuroscientifiques tel Christophe Koch, professeur de biologie et ingénierie au California Institute of Technology. Steven Laureys, lui, est moniste. Tant sa pratique clinique que ses recherches en imagerie cérébrale fonctionnelle l'incitent à adopter cette position. il précise : «Je me réfère à des évidences scientifiques, mais je n'affirme pas pour autant qu'on a tout compris de la conscience, loin s'en faut. Dans l'état actuel des connaissances, on ne peut fermer définitivement la porte aux explications dualistes, mais il faut souligner qu'on n'a pas d'évidence scientifique en leur faveur.»

 

(2) E.J. Larson et L. Witham, Leading scientists still reject God, dans Nature 394 : 313-313, 1998.

 

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