Le dualisme cartésien est-il mort ?
12/06/09

Pour beaucoup le dualisme cartésien a perdu la bataille sous les coups de boutoir que lui ont assénés les neurosciences et, en particulier, l'imagerie cérébrale fonctionnelle. Dans un article (Dualism Persists in the Science of Mind) dont il est l'un des coauteurs, Steven Laureys, du Coma Science Group de l'ULg, rapporte les conclusions d'une vaste enquête qu'il a initiée : contre vents et marées, les conceptions dualistes gardent de nombreux partisans. Voyage au pays de l'«âme» et de la conscience.

En 1983 déjà, Jean-Pierre Changeux écrivait dans L'homme neuronal : «L'identité entre états mentaux et états physiologiques ou physicochimiques du cerveau s'impose en toute légitimité.» Depuis, les études par imagerie cérébrale fonctionnelle se sont multipliées et chacune d'elles a apporté sa pierre à la corroboration de cette thèse. A priori, le dualisme cartésien est mort, puisque tout indique que l'esprit n'émane pas d'une substance immatérielle extérieure au corps. La science moderne rejoint donc les conceptions matérialistes des philosophes des Lumières. Pour Diderot et le baron d'Holbach, par exemple, l'esprit est une propriété du cerveau. Et comme ce dernier obéit, selon eux, aux lois du déterminisme naturel, il ne peut exister de volonté libre. Il faut donc glisser la croyance en un libre arbitre dans le même cercueil que le spiritualisme. Dans son Système de la nature, le baron d'Holbach écrit : «Notre vie est une ligne que la nature nous ordonne de suivre à la surface de la Terre sans jamais pouvoir nous en écarter un instant.»

ameAujourd'hui, les tenants du déterminisme sont assez nombreux parmi les neuroscientifiques. De ceux qui s'efforcent de sauver l'idée d'un libre arbitre, tel le prix Nobel Gerald Edelman, le philosophe Jean-Noël Missa, de l'Université libre de Bruxelles, dit qu'ils se réfugient derrière un matérialisme inconséquent. Edelman, par exemple, parle d'une conscience primaire et d'une conscience supérieure, à laquelle l'homme accéderait grâce au langage. Celui-ci engendrerait un phénomène de distanciation laissant entrevoir une échappatoire au double déterminisme génétique et épigénétique - l'imprégnation de notre tissu cérébral même par notre «histoire» individuelle -, ce qui permettrait d'imaginer un véritable processus d'autodétermination. Pour beaucoup, cependant, il s'agit d'une solution ad hoc greffée par Edelman sur son modèle général de la sélection des groupes neuronaux (le «darwinisme neuronal», selon sa propre terminologie). «Sur la question du langage et de la conscience supérieure, Edelman éveille l'idée d'un magicien faisant sortir un lapin de son chapeau», dit Jean-Noël Missa.

 

(1) Athena Demertzi, Charlene Liew, Didier Ledoux, Marie-Aurélie Bruno, Michael Sharpe, Steven Laureys et Adam Zeman, Dualism Persists in the Science of Mind, dans Annals of the New York Academy of Sciences, 2009, 1157.


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