Manger l’avant-garde: goûter, c’est croire
16/02/09

«De Platon, pour qui la nourriture était une distraction de la pensée, à Kant, qui reléguait le palais au bas de l’échelle des sens, l’esthétique occidentale a toujours dévalué le sens du goût. » C’est ainsi que commence le dernier ouvrage récemment publié de Michel Delville, « Food, Poetry and the Aesthetics of Consumption: Eating the Avant-Garde» (1) (La nourriture, la poésie et l’esthétique de la consommation : manger l’avant-garde). Delville y analyse les raisons de ce discrédit et soutient que l’avant-garde contemporaine, sous ses différentes formes, s’est employée à affronter cette orthodoxie dominante, produisant un art novateur et passionnant à bien des égards.

COVER DelvilleLa nourriture étant vitale à l’existence humaine, sa marginalisation et celle du sens du goût sont assez étonnantes. Michel Delville explique que ce désintérêt, voire cette répression, remonte à plusieurs millénaires. Selon lui, la philosophie du XVIIIe siècle, et particulièrement Kant et Hegel, sont toutefois les principaux responsables de l’établissement de l’hégémonie de la vue et, dans une moindre mesure, de celle de l’audition, sur les autres sens. Ce n’est pas une coïncidence. Mais qu’en était-il du corps ? Le Siècle des lumières ne l’a jamais beaucoup aimé. C’est l’époque de la construction du sujet moderne et des prémices de la valorisation de la raison sur le sensoriel. Pour Kant, le problème était que le goût «relève du domaine du privé et du subjectif et ne peut prétendre à une validité universelle.» En outre, le goût était classé parmi les sens «inférieurs» parce qu’il ne semblait pas «requis dans le développement de types de connaissances plus élevés» (Korsmeyer). Ayant «défini l’art comme une opération de l’esprit prenant conscience d’elle-même», Hegel arriva également à la conclusion que le sens du goût n’avait rien à voir avec le plaisir de l’art. Selon lui, l’odorat, le toucher et le goût «n’ont affaire qu’à des éléments matériels et à leurs qualités immédiatement sensibles.» Hegel était, en outre, préoccupé par la proximité physique des sens inférieurs par rapport à leurs objets et par le fait que «l’impression de proximité que l’on éprouve lorsque l’on goûte des aliments abolit la distance critique entre celui qui perçoit et ce qu’il perçoit.»

Ce phénomène découle d’un sentiment de méfiance, voire de peur, ancré de longue date dans la philosophie occidentale à l’égard du corps et de ses fonctions. On peut ajouter le dégoût à la liste de ces réticences. Car avaler un aliment est une chose, c’est le garder qui est difficile. Le potentiel de putréfaction et de pourriture des aliments, leur possible transformation en déchets humains et la similitude entre la viande et la chair humaine sont autant de notions enfouies dans les profondeurs obscures de la pensée occidentale. Le sens du goût et la nourriture viennent en effet ébranler un certain nombre d’oppositions binaires chéries par la pensée occidentale et sous-tendant tous ses édifices philosophiques et moraux. Il s’agit des oppositions essentielles entre l’intérieur et l’extérieur et entre le moi et l’autre. Le corps bourgeois fait l’objet d’un examen particulièrement scrutateur.

 

(1) Delville M., Food, Poetry and the Aesthetics of Consumption: Eating the Avant-Garde, Routledge, 2008.

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