La naissance des saints au XVème siècle
05/09/08

Comment les femmes des XVème et XVIème siècles appréhendaient-elles les représentations, omniprésentes à cette époque, de naissances «miraculeuses» de saints ? Tel est le thème central, au travers de l’analyse des maisons d’Anjou, de Bretagne et de France, du dernier ouvrage d’Elizabeth L’Estrange, chargée de recherches FRS-FNRS en Sciences historiques à l’Université de Liège. Tentative de discernement d’une voie médiane entre une vision féministe de l’histoire et une lecture plus romantique.

COVER L'EstrangeA l’origine de cet imposant ouvrage (1) , fourmillant de références historiques et fruit de huit années de recherche, une thèse de doctorat en Histoire de l’Art à l’université de Leeds, en Angleterre. En effectuant des recherches pour sa thèse, Elizabeth L’Estrange est en effet amenée à consulter un grand nombre de représentations de la naissance de saints, surtout de la Vierge Marie et de saint Jean-Baptiste. La jeune chercheuse est immédiatement saisie, non seulement, par la présence quasi exclusive de femmes dans cette iconographie du Quattrocento, mais aussi de leur caractère générique car ce thème des naissances divines et «miraculeuses» se retrouve partout : dans les manuscrits ou les célèbres livres d’heures, très fréquents aux XVème et XVIème siècles, dans les églises, les tableaux, etc. Et elle s’interroge : que peut-on dire de ces femmes ? Comment interpréter leur omniprésence dans ces tableaux et ces manuscrits? Un premier regard fait apparaître, notamment dans la plupart des manuscrits, sculptures et autres miniatures dépeignant la naissance de saints ou de figures héroïques (Jésus, Saint-Jean, la Vierge Marie, Constantin, etc.), typiques de cette fin du Moyen-Âge, un espace clos – la chambre d’accouchement –, «bastion de la solidarité, de la communion et de l’omnipotence féminine» (2) dont les hommes sont systématiquement exclus ou marginalisés. C’est ce qui saute effectivement aux yeux, notamment dans les miniatures conservées à la bibliothèque de l’université John Ryland, La naissance de Saint Jean Baptiste ou encore La Naissance de la Vierge. C’est aussi ce qui a fait dire à l’historienne Myriam Greilsammer (3) que «la chambre de délivrance était l’un des rares lieux où une femme pouvait s’échapper de l’autorité maritale et exprimer sa féminité spécifique». Comme historienne, Elizabeth L’Estrange a voulu dépasser cette lecture et proposer une interprétation plus nuancée de cette iconographie ; elle a aussi cherché à la situer dans le contexte de la dévotion à Sainte Anne, «la sainte parenté» (Holy Kinship), et de l’idée de beata stirps (linéage béni) au travers de l’analyse des maisons d’Anjou, de Bretagne et de France.

Autrement dit, quel sens peut-on, aujourd’hui, leur donner et, surtout, quelles représentations de ces maternités divines ou quasi divines se faisaient les femmes de l’époque ? «J’ai surtout cherché à comprendre, explique Elizabeth L’Estrange, le regard que portaient ces femmes sur ces représentations, si elles pensaient, en les regardant, que c’était de cette manière – idéale - qu’elles allaient accoucher ou plutôt si cette iconographie constituait un support permettant aux hommes d’expliquer aux femmes qu’elles devaient s’en inspirer, un peu à l’instar d’un guide dont elles devaient suivre les conseils.»

(1) Holy Motherhood, Gender, dynasty and visual culture in the later middle ages, Manchester University Press, 2008.
(2) Myriam Greilsammer, ‘The Midwife, the Priest, and the Physician : The Subjugation of Midwives in the Low Countries at the end of the Middle Ages’, Journal of Medieval and Renaissance Studies, 21 (1991).
(3) Op.cit.

Page : 1 2 3 suivante