Mai 68 : le regard du sociologue

Interview de Marc Jacquemain, professeur en sociologie à l’ULg
Par Marie Liégeois

Basta FR- Affiche Gibon«Mai 68», c’était il y a 40 ans. Quel regard, personnel et sociologique, portez-vous sur ces évènements ?

Je n’ai pas été impliqué personnellement dans les événements, mais je me sens concerné car, adolescent à l’époque, j’ai grandi dans cette période de grande créativité sociale, entre 1965 et 1975.

Reste que je finis par trouver l’expression «Mai 68» exaspérante. Certes, il s’est passé quelque chose d’extrêmement important en France à ce moment-là mais le mouvement fut bien plus large. A l’échelle de tous les pays industrialisés, on a assisté à l’émergence d’une nouvelle génération. Le «Printemps de Prague» en Tchécoslovaquie, le mouvement contre la guerre du Vietnam aux Etats-Unis, le «Mai rampant» en Italie : le mouvement a pris des formes et intensités variables selon les pays, qui traduisaient une lame de fond bien plus ample que le « Mai 68 » français. Il s’est agi d’un basculement, dans tous les pays industrialisés.

Comment s’est traduit ce basculement ? Qui l’a porté ?

Le centre de ce mouvement réside dans l’émergence de la jeunesse comme acteur à part entière. Des les années 40, les étudiants étaient issus à 90% environ des classes privilégiées de la population. Mais ils ne représentaient pas un acteur politique, rôle tenu par le mouvement ouvrier. Dans les années 60, on perçoit les premières indications que les ouvriers occuperont désormais une position secondaire. Les partis traditionnels du mouvement ouvrier, d’ailleurs, ne comprendront rien à cette révolution qu’ils qualifient de «chahut petit-bourgeois». Par contre, arrive progressivement sur la scène politique la génération issue du baby-boom, protégée par les «Trente glorieuses» ou «Golden Sixties». Une génération nombreuse, bien plus éduquée, socialisée dans la plus longue période de paix mondiale (aux Etats-Unis et en Europe), élevée dans une ère de progrès permanent, dans une croissance économique, dans un niveau de réel confort. La télévision se répand dans les foyers, la voiture atteint tous les milieux, l’homme marche sur la lune. Une génération pour qui «demain est toujours meilleur». Une génération, donc, à laquelle tout semble possible.

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Que cherchent ces jeunes?

Cette génération se construit peu à peu un capital de valeurs politiques centrées non plus sur les richesses matérielles – dont ils bénéficient déjà- mais sur l’épanouissement, les relations sociales, l’autonomisation, le désir de changer de vie. Inglehart, dans «The Silent Revolution» (1977), parle de « valeurs post-matérialistes » au sens où les valeurs politiques dans cette génération se concentrent moins sur la recherche de sécurité et de richesses mais davantage sur les besoins d’expression. Dans la mouvance de Mai 68, cela se traduit en deux axes : l’aspiration à l’autonomie et l’élan de fraternité, via un grand moment de communion collective. C’est la naissance de l’individualisme ouvert. En découleront des thèmes comme l’environnement, le féminisme, la libération sexuelle, la libre disposition de soi, l’égalité entre hommes et femmes, le tiers-mondisme, la remise en question de la religion ou encore les autonomies régionales.


Sur le coup, comment se traduisent ces contestations ?

Ces révoltes, sur le moment même, débouchent non pas sur des réponses aux slogans utopiques («Il est interdit d’interdire», «Sous les pavés, la plage»,…) mais sur des accords sociaux, à l’instar des accords de Grenelle en France. Ces accords modifient les conditions de travail, ce qui marque une grande victoire pour les ouvriers. Mais cela ne suffira pas à apaiser le mouvement. La contestation se poursuit. Et glisse vers un autre terrain : plus qu’une hausse des salaire, les travailleurs réclament désormais de «changer de vie».

Quel fut l’impact réel de Mai 68 ?

Mai 68 se compose d’une série d’évènements qui auront des conséquences, même là où les révoltes n’ont pas eu lieu. Sans vouloir disqualifier les événements eux-mêmes, je pense que Mai 68 n’est pas la cause mais bien le symptôme des transformations. Les revendications des acteurs étaient très utopiques. Néanmoins, elles sont arrivées dans une période de retournement de la société capitaliste. Mai 68 contribuera donc au changement.

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Et au-delà des événements eux-mêmes, que retient-on ? Qu’est-ce qui sous-tendait ces révoltes ?

Sous les vagues s’est répandue une marée qui a atteint tous les pays industrialisés. Ces pays riches comptaient un point commun : une jeune génération en opposition avec des sociétés qui, en termes de rapports quotidiens à l’autorité, restaient encore fort dans le giron de l’Ancien Régime. Cette vaste marée consiste, en gros, en la contestation face à l’institution, face à l’autorité. Le rapport à la sexualité et à la libre disposition de soi est bousculé. Fini de s’en remettre les yeux fermés au curé, au médecin. Chacun veut devenir maître de sa vie. Le travail se voit profondément transformé. Mais le paradoxe, c’est que cette revendication d’autonomie au travail devient le carburant du redémarrage de la société capitaliste, qui était en recherche d’un moteur nouveau. En effet, à l’époque le capitalisme «fordiste» qui alliait productivité, organisation du travail et intervention de l’Etat entre progressivement en crise. Pourquoi ? Les progrès technologique font apparaître que l’on a moins besoin de « robots obéissants » mais bien de travailleurs capables d’initiatives. Les revendications de la jeunesse - notamment ouvrière - et la mutation des entreprises vont donc converger. Les rapports sociaux, auparavant centrés sur l’autorité, s’articulent désormais autour de la compétition entre individus.

Pavé Patron FrLes jeunes contestent l’enseignement, la police,la famille,l’église,… Ont-ils réellement mis fin aux rapports de pouvoir ?

La jeune génération de la fin des années 60 se révolte contre l’idée d’une autorité non justifiée. Elle exige désormais une justification aux institutions, ce qui est tout à fait nouveau.Mais en secouant les institutions, on n’a pas mis fin au pouvoir ; on l’a transformé. Aujourd’hui, le pouvoir des contraintes sociales n’est pas forcément moins fort qu’en 1968 mais il est de nature différente. Certains piliers y perdront largement, comme l’église ou l’Etat. Les entreprises, elles, en sortiront plus fortes.

D’où une certaine déception…

Mai 68 peut donner l’impression d’une forte déception. Les institutions contestées, si elles étaient oppressantes, s’avéraient aussi protectrices des citoyens, surtout des plus faibles. Les contestataires n’ont pas vu qu’en détricotant les institutions pour y mettre des libertés individuelles, ils défaisaient aussi les mesures de protection.

Enragé FR - Journal etudiantsPeut-on relativiser cette amertume ?

Une chose est sûre : personne ne serait prêt à revivre dans la société d’avant 68. Une époque où, pour prendre un exemple, l’homosexualité était condamnée avec force, où tout restait à faire quant à la place sociale des femmes, où les interdits moraux restaient la norme et où les rapports sociaux étaient profondément autoritaires. La lame de fond de Mai 68 a contribué à mettre en place une «démocratie dialogique», a introduit la démocratie dans des sphères nouvelles. Les rapports sociaux s’en sont trouvés bouleversés. Le fil rouge ? Un gain en autonomie, à tous niveaux, mais une perte en protection. Reste que le sentiment de déception est bien présent puisqu’on a cru qu’on allait bousculer les rapports de pouvoir. Or, on a juste bousculé les rapports d’autorité. Le pouvoir s’exerce donc autrement.

Allier autonomie et solidarité, de façon plus générale, c'est une utopie ?

Cela dépend jusqu’à quel point on veut pousser l’une et l’autre. Il s’agit d’un point de vue tout à fait personnel mais je pense, me référant aux textes de jeunesse de Marx sur la société communiste, qu’il est utopique de croire que l’on peut allier, d’un côté, une liberté totale, sans contrainte, et de l’autre, une solidarité parfaite, presque fusionnelle. Cela ne correspond, à mon sens, à aucune réalité possible, sauf dans la très courte durée des barricades de la révolution, ce qui fut l’utopie de Mai 68.. L’idée fondamentale qui était absente des slogans de mai 68, c’est l’idée qu’on ne peut se passer complètement d’institutions. Que l’arbitrage entre le collectif et l’individuel peut évoluer mais qu’il est toujours nécessaire et que la norme collective est toujours vécue, quoi qu’on fasse, comme une contrainte par les individus. On peut introduire davantage de démocratie, on ne peut par contre imaginer une société sans médiations institutionnelles. Même un critique de gauche de Marx comme Cornélius Castoriadis l’avait très bien vu.



Ces institutions, aujourd’hui, comment sont-elles ? Qu’est-ce que la société actuelle a hérité de cette période ?

Elles sont pesantes d’une autre manière, finalement. Je pense à l’hyginisme à outrance, qui protège les individus contre eux-mêmes. Or, on ne protège plus personne contre l’élément le plus dangereux : la compétition entre individus. L’intérêt personnel est devenu la première norme sociale. En résulte une société où les plus forts ont gagné beaucoup. En contrepartie, les plus faibles se voient fragilisés. Symétriquement, la liberté d’expression a explosé mais, dans le même temps, il devient difficile à l’heure actuelle d’avoir une expression signifiante puisqu’elle se trouve noyée dans un trop-plein de communication de masse qui prône l’omniprésence des émotions. Il existe bien plus de moyens de s’exprimer mais la parole a moins de portée.

Pavé PoésieCommémorer un tel anniversaire, aujourd’hui, vous semble opportun ?

Mai 68 constitue la référence d’un moment où les gens ont fait sauter les verrous. Il y a du sens de percevoir ces événements comme l’exemple d’un moment où les citoyens ont secoué la chape de plomb qui recouvrait la société, même s’ils n’ont pas produit ce qu’ils désiraient. Reste que, si l’on est moralement jugé sur ses intentions, qui étaient très compréhensibles dans ce cas-ci, on est politiquement jugé sur les conséquences. Ce sont elles qui font l’avenir.

Quelle perspective pour aujourd’hui, face à ces constats ?

Nous ne sommes plus dans la mouvance de Mai 68. Il faudra s’appuyer sur d’autres leviers – qui peuvent, en corollaire, entraîner d’autres problèmes. On ne peut revenir en arrière mais il ne faut pas perdre de vue les maux d’aujourd’hui et les combattre. L’individualisme est aujourd’hui un fait acquis dans nos sociétés. Mais rien n’interdit de penser à un individualisme solidaire. C’est à mon sens le premier défi pour maintenir à terme une société vivable dans nos pays européens.