Le prix fixe du livre

Par Guy Van den Noortgate

Dossier toujours ouvert en Belgique, le prix fixe du livre revient régulièrement à la une de l’actualité. Selon les sensibilités et les intérêts de ses partisans ou de ses opposants ou encore lors de certains événements comme la Foire internationale du livre qui se déroule chaque année à Bruxelles. Afin de replacer cette question en perspective,
Tanguy Habrand, assistant à l’ULg au sein du Département des Arts et Sciences de la Communication et associé au CELIC (Centre d’étude du livre contemporain) a consacré à ce sujet un ouvrage qui retrace l’historique d’un combat et aborde les différents aspects liés au prix du livre. Paru aux éditions Les Impressions Nouvelles dans la Collection "Bâtons rompus", le livre est préfacé par Hubert Nyssen. L’écrivain et fondateur des éditions Actes Sud plante d’emblée le décor en soulignant «que la défense du prix fixe est une manière de prendre position dans un conflit plus vaste. Celui qui oppose au totalitarisme marchand, dont l’énergie nucléaire se nomme profit, la volonté de sauvegarder la connaissance, la pensée et la création dans un monde où elles n’ont d’autre prix que celui des choses sans prix».

Un sujet économique, culturel et idéologique

Cover Habrand Prix FixeObjet de passion, le livre a également été au début des années 80 en France, un sujet de débat assez vif entre les différents acteurs du secteur lors de la mise en place de la loi Lang. Une histoire qui est rappelée dans la première partie de l’ouvrage de Tanguy Habrand. Dans la foulée, la deuxième partie est consacrée à l’historique et aux spécificités belges. La troisième aborde les derniers développements en date. «Le prix fixe du livre est un sujet d’apparence économique uniquement, mais il est simultanément culturel et idéologique, explique Tanguy Habrand. Idéologique car, en filigrane des débats, la question confronte deux systèmes de pensée : un premier d’orientation libérale, qui estime que le livre doit être soumis aux règles du marché, un second lié au paradigme de l’exception culturelle, où l’on estime que le livre n’est pas un produit comme les autres, que ses spécificités justifient qu’il soit arraché aux seules règles du marché.»

Voilà déjà plus d’un quart de siècle que la loi Lang (1981) est d’application en France. Cette loi a imposé au livre un prix fixe. Un livre à prix «fixe» est un livre dont le prix, préalablement estimé par l’éditeur, doit être respecté par tous les détaillants. En d’autres termes, un roman ou une bande dessinée vendu dans un point de vente A sera trouvé au même prix dans un point de vente B. Une certaine flexibilité est cependant permise, une remise de 5% ou 10% pouvant être octroyée au client par le libraire. En limitant la portée du rabais autorisé, un système de prix fixe tend à empêcher les opérations de discount sauvage de 20%, 30% ou 40%. L’objectif immédiat de cette restriction est donc de placer tous les commerçants sur un pied d’égalité, sachant qu’un petit libraire aura plus de mal à proposer des ristournes attractives qu’une chaîne culturelle ou une grande surface. La concurrence passe dès lors de l’attraction par le prix à l’attraction par la qualité des services, parmi lesquels le conseil, la commande de titres absent du stock, et une offre aussi éclectique que possible.

Voilà également un quart de siècle que la Belgique lorgne sur son voisin français et s’interroge sur la pertinence d’une loi similaire. Dans l’historique belge, on apprend ainsi que le système de prix fixe a existé en Belgique dans sa partie flamande jusqu’en 1984. Un système qui sera aboli car il concernait la Flandre et les Pays-Bas et était considéré comme une entrave à la concurrence pour les autorités européennes.

Spécificités de la situation belge

Habrand livreC’est donc dans ce contexte que se déroulent les débats. «Dans les années 80, les éditeurs et les libraires étaient globalement favorables au prix fixe, rappelle Tanguy Habrand. L’opposition provenait principalement de la grande distribution et des associations de consommateurs, qui craignaient une inflation des prix.» Plutôt que de parler d’inflation, il est plus juste de parler de rétablissement du prix normal des livres. Sans prix fixe du livre, le principe des soldes est permanent. À cela s’ajoute que le marché belge importe et exporte beaucoup de livres. Or la fixation transnationale d’un prix pose alors problème au niveau européen. Les choses ont bien changé depuis, mais dans les années 90, de nouveaux obstacles voient le jour, en particulier du côté des éditeurs économiquement les plus puissants – le secteur est dominé par les éditeurs de bandes dessinées qui représentent plus de 60% du chiffre d’affaires de l’édition belge, soit environ trente fois plus que le roman, le théâtre et la poésie réunis. Dans un pays où la question du prix du livre dépend du ministre de l’Économie (fédéral), et non du ministre de la Culture (communautaire), de telles réticences ne pouvaient qu’entraver la discussion.

Jack Lang a assigné trois objectifs au prix fixe du livre : premièrement, égalité de tous les citoyens face au livre, présent au même prix partout sur le territoire national ; deuxièmement, maintien d’un réseau fort et dense de librairies y compris en dehors des centres ; troisièmement enfin, défense du pluralisme créatif et éditorial avec un soutien aux ouvrages difficiles. «Un système de prix fixe ne dispense évidemment pas un pays de s’intéresser à la Culture, analyse Tanguy Habrand. C’est un élément au sein d’un ensemble plus vaste.» S’il est scientifiquement impossible d’évaluer l’impact de la loi Lang sur le paysage culturel français, il est en revanche beaucoup plus facile de dresser un bilan de l’abandon d’un système de prix fixe. À l’aune de l’expérience britannique qui a vu l’abolition du prix fixe en 1995 on peut, en effet, tirer quelques précieux enseignements. Dans un premier temps, on a assisté à une diminution progressive du nombre de librairies. Les petites librairies ont perdu une partie de leur clientèle qui s’est dirigée vers la grande distribution – grandes surfaces et chaînes spécialisées – pour acquérir des ouvrages comme des dictionnaires, des best-sellers, etc. La vente de ces ouvrages « à succès » permettait aux librairies de dégager des marges et d’assurer la vente d’ouvrages plus «difficiles». Dans un deuxième temps, c’est la variété de l’offre qui se réduit. Les librairies indépendantes jouaient un rôle d’animateur culturel. Le libraire conseillait ses clients et leur faisait découvrir de nouveaux livres. Dans un troisième temps, ce sont les éditeurs qui ont été touchés. N’ayant plus de débouchés pour leurs livres, certains éditeurs ont disparu car leurs ouvrages n’intéressaient pas la grande distribution.

L’Internet va-t-il modifier la donne ?

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L’émergence de l’Internet a quelque peu modifié la donne car ce nouveau média «offre une solution dans la mesure où créer une maison d’édition représente un investissement financier assez léger, poursuit Tanguy Habrand. Un petit éditeur qui n’a pas accès au circuit classique de la distribution peut commercialiser ses livres via Internet, soit avec un site comme Rezolibre, Amazon alternatif, soit avec son propre site. C’est un canal de diffusion fondamental, mais qui ne recouvre pas tous les avantages de la librairie traditionnelle. Même s’il y a des barrières sociales à l’entrée dans une librairie, la librairie est un lieu relativement connu de tous, sur lequel on tombe assez facilement. Une libraire est physiquement là, c’est un point stable dans une architecture urbaine stable. Mais la visibilité d’un site Internet est bien plus liée à son poids commercial. Alors oui, on trouve ce qu’il y a de plus alternatif sur le Net. Mais ce «on» risque de se limiter à quelques happy few. Tout cela scinde le marché. Et si vous n’êtes pas du bon côté de la fracture, vous pouvez tirer un trait sur la diversité culturelle.»

En Belgique, la situation actuelle est celle du prix conseillé (par l’éditeur). La question du prix fixe revient régulièrement sur la table mais comme elle est du ressort du fédéral et qu’elle n’est pas considérée comme prioritaire, il semble qu’il faille encore attendre avant que se dessine une solution. À l’heure de la «révolution numérique», Tanguy Habrand rappelle que le prix fixe n’est pas un combat d’arrière-garde : «Il ne faut pas négliger le débat sous prétexte qu’Internet va changer la face du monde. On s’oriente vers une coexistence du commerce électronique et de la librairie traditionnelle. Et la concurrence entre les points de vente traditionnels aura toujours lieu. Il faut prendre les deux de front. Le livre électronique et la vente en ligne ne sont pas au livre et à la librairie ce qu’a été le DVD à la VHS.» Autant dire que le débat est loin d’être clos.

 

HABRAND T. , Le prix fixe du livre en Belgique, Histoire d’un combat, Ed. Les Impressions Nouvelles, 2007.

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